« La plus grande ressource de l’Afghanistan, ce sont ses femmes et ses filles », a déclaré la Directrice exécutive d’ONU Femmes, Sima Bahous. Comment survivre sous un régime qui vous interdit de travailler, d’étudier, de circuler seule quand vous n’avez, de surcroît, aucune attache locale ?
Journaliste franco-syrienne et chroniqueuse, notamment pour Géostratégie Magazine, Roula Merhej apporte une analyse organique, née de son héritage syro-libanais et de son expérience de l’exil. Là où beaucoup d’experts analysent la région comme un échiquier froid, elle y voit un tissu vivant où la stratégie des États rencontre l’histoire intime des populations.
Ayant quitté la Syrie du régime d’Hafez el-Assad pour vivre en France, Roula Merhej analyse les dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient à travers plusieurs publications spécialisées. Son approche s’appuie sur une connaissance approfondie des enjeux historiques, culturels et stratégiques de la région, avec un éclairage particulier sur les transitions politiques en cours.
Aujourd’hui et selon le HCR, près de 3 millions d’Afghans devraient être “rapatriés” d’ici fin 2026. La moitié sont des femmes et des enfants. Ce ne sont pas des réfugiés qui rentrent chez eux. Ce sont des exilées qu’on fabrique et envoie dans un pays qui leur est profondément hostile : mariage des jeunes filles, pas d’école après 11 ans, exclusion totale des systèmes publics, interdiction de sortir sans chaperon, de travailler dans un organisme des Nations unies, une ONG ou une institution étatique, de circuler librement, de s’exprimer librement, de participer à la vie politique, de chanter en public …
Elles ont grandi à Téhéran, à Karachi, parfois depuis quarante ans. Elles parlent persan ou ourdou, pas dari. Elles n’ont jamais vu Kaboul. Pourtant, le Pakistan et l’Iran les expulsent aujourd’hui vers un Afghanistan qui leur est étranger.
Que signifie être “renvoyée” dans un pays que l’on n’a jamais habité selon Roula Merhej ?
Pour une grande partie de ces femmes, l’Afghanistan n’est qu’un pays de naissance sur un document. Elles ont grandi en Iran ou au Pakistan, parlent persan ou ourdou, n’ont pour la plupart jamais vu Kaboul. En Iran, 2,6 millions d’Afghans avaient été enregistrés en 2022 pour bénéficier d’une protection temporaire et accéder aux services essentiels; éducation, soins et permis de travail. Le 12 mars 2025, Téhéran a annulé ces documents unilatéralement, supprimant tous les droits socio-économiques associés. Dans un contexte de crise économique avec une inflation à plus de 30 % depuis 2020, les autorités iraniennes ont fait des migrants afghans des boucs émissaires de leurs propres tensions intérieures. Les expulsions se sont encore accélérées après la guerre entre l’Iran et Israël de juin 2025, au cours de laquelle plus de 256 000 personnes ont été refoulées en quelques semaines, dont des femmes et des enfants. Ce que le HCR appelle “rapatriement” est en réalité un exil vers l’inconnu : ces femmes n’ont aucune attache locale, souvent aucun réseau familial sur place, et arrivent dans un pays qu’elles découvrent au moment même où elles sont contraintes d’y vivre.
Comment survivre sous un régime qui vous interdit de travailler, d’étudier, de circuler seule quand vous n’avez, de surcroît, aucune attache locale ?
Roula Merhej : On ne survit pas. Selon un rapport d’ONU Femmes publié en juin 2025, 78 % des jeunes femmes afghanes sont privées d’éducation et d’accès à l’emploi, un taux près de quatre fois supérieur à celui des hommes. L’Afghanistan est le deuxième pays au monde pour les inégalités de genre. Et la situation continue de se durcir depuis 2024. Loi imposant des codes vestimentaires, restrictions de circulation et interdiction pour les femmes de parler en public…Le 26 février 2026, un nouveau code pénal a légalisé de fait la violence conjugale et prévu trois mois de prison pour toute femme rendant visite à sa famille sans autorisation maritale. Le 14 mai 2026, un nouveau décret a franchi un seuil supplémentaire en ouvrant la voie au mariage des enfants et en considérant le silence d’une fille pubère comme un consentement au mariage, ce que la Mission de l’ONU en Afghanistan a qualifié de “profondément préoccupant”. Pour une femme expulsée sans réseau familial ni repères locaux, survivre passe par la dépendance à un mahram, père, frère ou mari, qu’elle n’a souvent pas en Afghanistan. L’UE a bien fourni 1,2 milliard d’euros d’aide humanitaire depuis 2021, mais cette aide ne compense pas l’absence de toute structure juridique permettant aux femmes d’exister dans ce pays.
Qui porte la responsabilité de ce désastre silencieux ?
Roula Merhej : Les responsabilités sont clairement identifiables. L’Iran et le Pakistan ont organisé des expulsions massives pour des raisons de politique intérieure, sans égard au droit d’asile. Les talibans administrent un régime que la CPI a sanctionné en juillet 2025 par des mandats d’arrêt contre le chef suprême Haibatullah Akhundzada et le président de la Cour suprême, pour crime contre l’humanité de “persécution liée au genre”. L’hypocrisie européenne, elle, mérite d’être nommée. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a adopté en octobre 2025, à l’initiative de l’UE, une résolution créant un mécanisme international d’enquête sur l’Afghanistan, soit quatre ans après la prise de pouvoir des talibans. Dans le même temps, pour répondre à la question migratoire, plusieurs pays européens ont rouvert discrètement des canaux diplomatiques avec le régime taliban, une pirouette géopolitique qui bouscule dix ans de déclarations morales. L’Allemagne a procédé depuis 2024 à l’expulsion groupée d’Afghans via des vols charters facilités par le Qatar. L’Autriche a emboîté le pas, et d’autres États membres, dont la Belgique et la Suède, cherchent désormais à suivre ces exemples. La France, de son côté, réaffirme sa solidarité avec les Afghanes et dénonce les violations talibanes, mais dans un monde où Berlin, Moscou et New Delhi traitent à nouveau avec Kaboul, cette indignation paraît isolée. Le résultat est un régime sous mandat d’arrêt international que l’Europe condamne dans ses résolutions et normalise dans ses pratiques.
Que dit cette situation de notre rapport collectif aux femmes que la géopolitique broie en silence ?
Roula Merhej : Cette situation dit que les droits des femmes constituent une priorité sacrifiable dans les négociations géopolitiques. HRW et Amnesty plaident pour que l’apartheid de genre soit reconnu comme crime contre l’humanité en droit international, ce qui n’est toujours pas le cas. Les mandats d’arrêt de la CPI sont symboliquement importants, mais les dirigeants talibans ne quitteront pas l’Afghanistan et ne pourront pas y être arrêtés. L’écart entre les instruments juridiques disponibles et leur application effective mesure précisément ce que les États sont prêts à sacrifier lorsque d’autres intérêts, migratoires, énergétiques et sécuritaires entrent en jeu…
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