L’affirmation « Ma peau est un paysage » ouvre le journal de voyage que l’artiste française Véronique Caye a réalisé entre décembre 2024 et janvier 2026. Suivant les traces de son père, qui en 1966 séjourna en Polynésie Française, l’artiste se rend sur ces îles afin d’explorer les liens qui la relient à ces lieux où elle n’a jamais mis les pieds, afin de reconstruire une partie de son histoire familiale.
En 1966, Emmanuel Caye, jeune vétérinaire, part faire son service militaire sur l’atoll de Reao avec pour mission d’analyser la faune marine. Cette même année, l’armée française commence les essais nucléaires dans le Pacifique. Des décennies plus tard, Véronique et son père vont développer de nombreux cancers cutanés qui laisseront des cicatrices sur leurs corps.
À travers des documents privés et officiels, des photographies et des films contemporains ou d’époque, réalisés par l’artiste ou collectés, Polynesia 66 est une enquête qui questionne la persistance de l’histoire nucléaire.
L’affirmation « Ma peau est un paysage » ouvre le journal de voyage que l’artiste française Véronique Caye a réalisé entre décembre 2024 et janvier 2026. Suivant les traces de son père, qui en 1966 séjourna en Polynésie Française, l’artiste se rend sur ces îles afin d’explorer les liens qui la relient à ces lieux où elle n’a jamais mis les pieds, afin de reconstruire une partie de son histoire familiale.
BIOGRAPHIE
Véronique Caye est réalisatrice, metteure en scène, autrice et photographe. Elle est diplômée de l’Université́ Paris VIII, en réalisation cinématographique à La Fémis (Paris, 2011). En 2015, elle intègre le College-Teatro de la Biennale de Venise sous la direction de Romeo Castellucci.
Véronique Caye : Extrait
10 Décembre 2024 Paris
Ma peau est un paysage. Je vois une myriade de grains de beauté comme des constellations d’étoiles que je relis en lignes imaginaires pour écrire ma mythologie. Je vois aussi mes cicatrices devenues presque invisibles avec le temps, qui portent le point de feu où la mémoire et l’effroi se croisent. Je vois mes cellules devenues folles, agitées par quelques forces obscures, qui se multiplient à l’excès, se déchaînent et forment des nuages denses et toxiques. Je vois l’insaisissable mot « cancer » jaillissant de la bouche d’un médecin. Je vois le sol se dérober sous mes pas et la vie soudainement suspendue. Il faut couper, tailler, retirer la folie, puis vivre quelques mois avec des hématomes gigantesques, trous noirs au milieu du corps. Pourquoi ce démon s’est-il emparé de moi ? Reviendra-t-il ? M’a-t-il été transmis par mon père, lui aussi, si souvent attaqué ? Je ne sais pas. Je ne sais rien si ce n’est ce désir infini de compréhension. J’ouvre une brèche pour méditer son énigme.
23 décembre 2024 Belle-Île-en-Mer
Week-end en famille. Je découvre une vielle boîte jaunie par le temps. Une photographie. Des palmiers. Un paysage de carte postale issu d’une archive de mon père, de son service militaire en Polynésie française : Service Mixte de Contrôle Biologique Centre d’Expérimentation du Pacifique 1966. Atoll Reao. Il raconte qu’aspirant-vétérinaire, il avait pour mission de prélever dans l’océan pacifique des algues, poissons et coraux transmis à Tahiti pour analyse. Il ne connaîtra jamais les résultats. « Impossible de les avoir » dira-t-il. Que peut ce paysage, si ce n’est ouvrir vers les mystères, la beauté et l’effroi ?
29 janvier 2025 Tahiti 9h.
Rendez-vous à la Délégation de Suivi des Conséquences des Essais Nucléaires (DSCEN) du Gouvernement de la Polynésie française. Dans cette collectivité d’outre-mer, l’État français a en charge les fonctions régaliennes – sécurité intérieure et extérieure, monnaie -, le gouvernement polynésien toutes les autres, dont cette délégation. Yolande m’attend. Une polynésienne d’origine française, regard vif et langage impeccable. Elle m’initie. La France décide de mener des essais nucléaires en Polynésie française en 1962 et créé le Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP). À partir des atolls de Mururoa et Fangataufa (1250 km de Tahiti), l’Etat français réalise 193 essais nucléaires entre 1966 et 1996 – 46 atmosphériques et 147 souterrains. Mon père était donc présent en Polynésie au moment des premiers tirs atomiques. 60 ans après, au DSCEN, je fais face à une nébuleuse de documents, de rapports, d’archives, de livres, d’acronymes, de structures publiques, associatives, militantes, scientifiques, archivistiques : LEXPOL, ICPF, CEA, CEP, IRS, IRSN, ARN, UNSCEAR, INSERM, DGA/ DSEN, etc. Une constellation de mots qui claquent : retombées, milli Sievert, cluster de cancers en Polynésie, rayonnements ionisants, cancers radio-induits, archives militaires, transmissions familiales… On étudie, on chiffre, on écrit pour formuler ou rassurer ce qui a échappé au contrôle pendant 30 ans… J’ai le vertige et la sensation de faire face à un trou noir d’informations si compact que l’intensité de son champ gravitationnel empêche toute forme de vérité de s’en échapper.
0 janvier 2025 Tahiti 8h.
Retour au DSCEN. Yolande m’a préparé des documents à consulter. Je cherche les retombées radioactives sur Reao en septembre, octobre 1966 des essais atomiques Rigel, Sirius et Bételgeuse, aux noms des étoiles de la constellation d’Orion, et leurs conséquences sur la santé et sur plusieurs générations. Reao, c’est l’atoll de l’archipel des Tuamotu à 1400 km de Tahiti et 400 km de Mururoa où j’irai la semaine prochaine. Reao, c’est l’atoll où mon père aspirant-vétérinaire a prélevé des poissons algues et coraux pour être analysés en 1966. Je feuillette des rapports, je lis des concepts étranges : dose efficace, effets stochastiques radio-induits, radionucléides libérés, désintégrations successives, activité volumétrique intégrée = Dépôt /Vd, irradiation externe par le panache, déliaison temporelle, etc. Reao s’en est pris une bonne dose de radioactivité en 1966. Dans une étude de l’INSERM Essais nucléaires et santé, je lis : « Les conséquences transgénérationnelles après exposition parentale aux radiations ont été bien démontrées chez la souris ; en revanche, les études sur les populations humaines restent encore controversées et non concluantes. (…) Cependant, un manque de preuves solides ne constitue pas la preuve d’une absence d’effets ». Mon hypothèse de transmission transgénérationnelle par mon père de ses cancers cutanés après son exposition aux radiations des tirs de 1966 serait-elle pure fantaisie ? Un rapport très controversé d’un médecin de Papeete semble dire le contraire… Je ferme les livres. Ce soir, je regarderai la constellation d’Orion dans le ciel nocturne.
31 janvier 2026 Tahiti Je rencontre Patrick.
Il ressemble à Indiana Jones. Un bel homme d’âge mûr à la peau burinée, ancien directeur de l’antenne à Tahiti de l’IRSN, l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire en charge de la surveillance de la radioactivité en Polynésie. Uranium 238, Polonium 49, Plutonium 239, Cobalt 60, Césium 137, Iode 131… Loin de toute fantasmagorie, il m’explique tout de la radioactivité, l’invisible devient visible. Il raconte que c’est fini les résidus sur les îles polynésiennes des essais nucléaires. Il ne reste que la radioactivité naturelle, surtout dans les bénitiers (des coquillages)… Sauf sur les îles des tirs condamnées à jamais, dont Mururoa qui menace de s’effondrer, fragilisée par les essais.
Lire : https://polynesia66.nnstudio.be/
Véronique Caye jusqu’au au 17 septembre 2026
Jeu de Paume
1 place de la Concorde
Jardin des Tuileries, Paris 1er
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