Accueil A la Une Exposition Avant les Nymphéas, Monet découvre Giverny !

Avant les Nymphéas, Monet découvre Giverny !

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Claude Monet (1840-1926) Autoportrait coiffé d’un béret, 1886 Huile sur toile, 56 x 46 cm Collection particulière © Tous droits réservés / Roy fox Fine Art Photography
Claude Monet (1840-1926) Autoportrait coiffé d’un béret, 1886 Huile sur toile, 56 x 46 cm Collection particulière © Tous droits réservés / Roy fox Fine Art Photography

Avant les Nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890 . Organisée à l’occasion du centenaire de la disparition de Claude Monet, cette exposition se concentre sur une période déterminante mais encore peu explorée de l’œuvre de l’artiste : ses premières années à Giverny, de son arrivée en 1883 jusqu’à l’achat de sa maison en 1890.

À l’occasion du centenaire de la disparition de Claude Monet, le 5 décembre 1926, le musée des impressionnismes organise une exposition exceptionnelle consacrée aux premières années de l’artiste dans le village de Giverny, de son arrivée en 1883, à la fin de l’année 1890, où il devient propriétaire de sa maison et peut entreprendre la création de son jardin. Pendant ces années fondatrices, Monet explore son nouvel environnement : coquelicots, peupliers, prairies et collines, cours de l’Epte et de la Seine, toute une topographie façonnée par la pluie et le brouillard, le soleil et les nuages. L’exposition se propose ainsi de faire revenir sur les lieux mêmes de leur création les œuvres à travers lesquelles le maître de l’impressionnisme s’est approprié le village et ses environs, offrant aux visiteurs l’expérience magique de pouvoir contempler les paysages de Giverny à travers les yeux de Monet, à l’intérieur comme à l’extérieur des salles.

Commissariat Cyrille Sciama, Directeur général du musée des impressionnismes Giverny, conservateur en chef du patrimoine Marie Delbarre, Assistante de recherche au musée des impressionnismes Giverny

Entretien avec Cyrille Sciama, Commissaire de l’exposition – Extrait du dossier de presse

En quoi la période de 1883 à 1890 a-t-elle été décisive dans l’évolution de l’œuvre de Claude Monet ?

Ces années sont particulièrement intéressantes. Lorsqu’il arrive à Giverny en 1883, Claude Monet a 43 ans et il y passera les 43 dernières années de sa vie. Cette période est donc une période charnière : Monet est un homme mûr, qui va progressivement passer d’une situation précaire à une situation aisée. L’évolution picturale qu’il connaît à Giverny a certainement aidé à son assise territoriale, financière et familiale. Jusque-là, Monet traverse une période difficile : ses œuvres se vendent mal, et, sur le plan personnel, il vient de perdre Camille, sa première épouse. Il vit alors en concubinage avec Alice Hoschedé, une situation jugée scandaleuse à l’époque, d’autant plus qu’Alice est socialement déclassée et encore mariée. À partir du milieu des années 1880, la situation évolue. Le marchand Paul Durand-Ruel parvient à faire acheter les œuvres de Monet par de grands collectionneurs français et américains. Entre 1886 et 1890, il accède ainsi à une réelle aisance financière.

En parallèle, sa situation familiale se stabilise. Monet réussit à consolider sa relation avec Alice, qui hésitait alors à retourner auprès de son mari. Après le décès de ce dernier, Monet l’épouse en 1892. Cette stabilité affective s’accompagne d’une reconnaissance sociale nouvelle : il devient propriétaire terrien, un homme établi, respecté tant artistiquement que socialement. Cet ancrage est fondamental si l’on replace Monet dans le contexte du XIXe siècle, une société extrêmement corsetée, et particulièrement dans un village de 270 habitants comme Giverny où Monet est d’abord mal accepté. Lui qui était un nomade, qui n’aimait pas la ville, perpétuellement locataire, parvient enfin à se fixer durablement et à devenir propriétaire. Je pense que c’était sa grande angoisse. Monet était en recherche permanente de sujets, mais aussi d’amitiés, de rapports humains. Le fait de s’installer à Giverny l’a profondément aidé.

Comment la transition opérée entre 1883-1890 se traduit-elle dans la peinture de Monet ?

Parmi la trentaine d’œuvres présentées, beaucoup seront découvertes pour la première fois par le public. Certaines sont totalement inédites, comme L’Inondation, Vétheuil, récemment retrouvée. D’autres proviennent de collections privées et sont rarement, voire jamais, montrées. L’exposition réunit aussi des peintures emblématiques, comme l’Autoportrait de Claude Monet coiffé d’un béret. Cette présentation révèle notamment combien Monet a tâtonné face au motif du paysage de Giverny. Il le connaît pourtant bien puisque grâce à la ligne de chemin de fer reliant Paris au Havre, il explore la Normandie, Vernon, Bennecourt, et bien sûr Giverny. Pourtant, il a du mal à appréhender ce paysage. Ce qui semble l’attirer avant tout, c’est l’eau et Giverny se trouve justement entre Paris et la mer. Dans un premier temps, Monet s’intéresse aux collines, aux champs de coquelicots, aux saules ou encore à l’Epte. Puis, au fur et à mesure des années, et particulièrement à partir de 1886-1887, il commence à chercher d’autres sujets. Il voyage beaucoup, en Hollande, en Italie, à Belle-Île-en-Mer, dans la Creuse. Ces déplacements nourrissent sa réflexion. Il tente d’autres motifs, notamment la figure en plein air : jeunes filles en barque, familles se promenant dans la plaine des Essarts… Mais Monet ne parvient pas à résoudre la question de la figure intégrée au paysage. Il s’en détourne et se concentre complètement sur le paysage, un paysage de plus en plus restreint. Au fur et à mesure, la figure disparaît, le paysage lui-même s’efface peu à peu pour laisser place au bassin des nymphéas.

Cette période entre 1883 et 1890 témoigne d’une construction lente, à la fois mentale et artistique. Le jardin devient lui aussi un espace de concentration extrême du regard. Dès son arrivée à Giverny, Monet commence d’ailleurs à transformer ce jardin, à y introduire des fleurs. Cette obsession trouvera son aboutissement dans les nymphéas à la fin de sa vie. L’exposition s’intéresse ainsi au Monet locataire, moins connu, et à la manière dont il appréhende un paysage sublime mais difficile à peindre. Il ne faut pas oublier que Giverny est une commune sans véritable centre, à la vie sociale limitée, en dehors de l’hôtel Baudy. Le village, composé en grande partie de familles paysannes, accueille Monet avec une certaine méfiance. Relativement isolé, mal accepté, il arpente les champs. Monet a du mal à trouver un motif. Il multiplie les esquisses, doute constamment et détruit de nombreuses œuvres. Certains épisodes de cette période sont restés célèbres : il crève certaines toiles, en jette d’autres dans l’Epte, et dans un profond découragement il s’enferme et refuse toute visite. Loin de l’image d’un Monet serein et comblé à Giverny, ces œuvres révèlent un artiste confronté à une remise en question permanente. Il se plaint fréquemment auprès de son marchand, Paul Durand-Ruel, de la difficulté de peindre, de son sentiment d’échec. Mais c’est précisément cette tension, cette exigence et cette souffrance qui rendent cette période si féconde. Monet est un artiste en quête perpétuelle de renouvellement, capable de trouver dans ce village une lumière singulière, et allant jusqu’à façonner lui-même le paysage qu’il souhaite peindre.

Qu’est-ce qui surprendra le plus le visiteur ?

Le visiteur va découvrir des œuvres qu’il n’a pas l’habitude de voir. S’il connaît souvent Monet à travers les images de la gare Saint-Lazare, des cathédrales ou des champs de coquelicots, il va pouvoir explorer en plus des motifs familiers (peupliers, meules), des points de vue assez originaux sur les coteaux, les scènes d’hiver, le brouillard, la pluie ou encore l’Epte. Monet était également passionné d’architecture.

Dans ses compositions apparaissent des lignes de fuite et des lignes d’horizon que nous ne percevons plus toujours aujourd’hui, car le paysage a quelque peu changé avec le temps et les constructions. Ce décalage va surprendre le public, mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est de revoir ces œuvres sur le lieu même où elles ont été peintes. En se promenant aux alentours du musée et de Giverny, le visiteur va pouvoir reconnaître le paysage.

L’exposition offre une autre image de Monet, plus agricole et intemporelle. Les paysages sont dépourvus de figures humaines : on ne voit ni les paysans, ni l’épicier, le prêtre ou l’instituteur. Ce vide crée une atmosphère très apaisante. Monet se passionne pour la lumière, la couleur et la vibration du paysage.

Cette expérience demande du temps au spectateur, car il ne s’agit pas seulement de « trouver cela joli » : il faut observer, analyser les nuances, comprendre la lumière, et devenir un acteur de la peinture. Monet a beaucoup travaillé sur l’inachevé. Il considérait qu’une œuvre n’était jamais véritablement terminée et avait du mal à signer ses tableaux. Notre travail, en tant que spectateurs, est donc de reconstruire un paysage, à la fois physique et mental. Certaines œuvres présentées viennent de collections du monde entier, et certaines, comme celles de Fukushima ou de Saitama, ne seront sans doute plus jamais visibles en France. D’autres proviennent de musées prestigieux, comme le musée Marmottan Monet ou le musée des Beaux-Arts de Rouen.

L’exposition met également en lumière les prémices des séries de Monet à travers des variations sur les pivoines et les coquelicots. Cela permet de mieux comprendre ce que recherchait Monet du point de vue de la lumière, du cadrage, ou bien, dans certains cas, la simple répétition pour la vente. On découvre aussi un Monet prolifique. On recense entre 1800 et 1900 tableaux peints par Monet, dont environ 400 ont été détruits. Les toiles que nous connaissons aujourd’hui sont finalement celles qu’il a bien voulu laisser. L’exposition est une manière unique de saisir Monet autrement, dans toute la complexité de sa personnalité et de sa démarche artistique.

En redécouvrant ces tableaux sur leur lieu de création, apprend-on quelque chose de nouveau sur Monet ?

Beaucoup d’expositions ont déjà été consacrées à Claude Monet. Pour le centenaire de sa disparition et pour lui rendre hommage, nous souhaitions explorer un thème qui soit inédit et qui ne pouvait pas être imaginé ailleurs qu’à Giverny. En 2009, le musée des impressionnismes Giverny avait déjà abordé la question du bassin aux nymphéas et de sa création. Cette fois-ci, il s’agissait de revenir aux origines, de comprendre pourquoi Monet était arrivé à Giverny, et, plus encore, pourquoi il a choisi d’y rester. L’exposition offre ainsi au public l’occasion de découvrir le charme de Giverny au-delà de la maison de Monet. Les visiteurs la connaissent bien, connaissent bien le musée, mais très peu le site lui-même. Il y a là pourtant une lumière, un paysage et des jardins exceptionnels qui ont profondément séduit Monet.

Le visiteur est invité à regarder les environs comme un paysage à part entière, qui s’étend de Vernon et au-delà de Giverny, en traversant Manitot, l’île aux orties, en contemplant les animaux, les prairies et les rivières. Ce qui m’intéressait, c’était de mettre en résonance les tableaux de Monet avec le site lui-même. On organise souvent des rétrospectives, mais la peinture de Monet est une peinture profondément ancrée dans un paysage, ce n’est pas qu’une construction mentale. Il y avait aussi la volonté de partager avec le public ce privilège que nous avons, en tant que conservateurs, d’accéder à des œuvres extraordinaires conservées dans des collections privées ou dans de grands musées. Nous avons mené un important travail de recherche pour le catalogue, en identifiant et en réunissant un corpus aussi large que possible, afin d’illustrer presque exhaustivement ce que Monet a pu produire ici. L’exposition dessine ainsi un nouveau paysage et donne à voir un autre visage de Monet, plus truculent, parfois gouailleur. C’est une immersion dans son intimité, dans son quotidien et dans son rapport au lieu.

« Avant les Nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890 », au musée des impressionnismes Giverny du 27 mars au 5 juillet 2026.