L'Atlas des Pesticides
L'Atlas des Pesticides

L’Atlas des pesticides : Aujourd’hui, quatre millions de tonnes de pesticides sont consommées par an. 

Le 25 mai dans la soirée, le média Vakita, publie une vidéo dans laquelle le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau et plusieurs sénateurs sont interrogés sur la disparition chaque année de 20 millions d’oiseaux en Europe, à cause de l’agriculture intensive, et selon un rapport du CNRS publié le 16 mai 2023. Des interviews tournées le 23 mai, au Sénat. Au tout début du reportage, une courte séquence montre le ministre se déplacer dans la salle des conférences, où se tiennent les journalistes, et de lâcher « T’as vu, j’ai dit du bien des pesticides » : la phrase du ministre de l’Agriculture qui fait aujord’hui polémique.

Marc Fesneau ayant rétorqué sur Twitter que ses mots avaient été sortis de leur contexte. « La phrase ironique est adressée à l’une de vos consœurs de Public Sénat à l’issue de l’échange avec votre média, non en amont (bravo au monteur), écrit-il sur le réseau social. Second degré qu’elle a parfaitement compris dans un sourire. Votre équipe a bien sûr saisi ce trait d’esprit (je n’oserais tout de même en douter) mais, si jamais cela vous semblait étranger, il aurait suffi de lui poser la question. »

Publié le 16 mai en France par la Fondation Heinrich Böll, Friends of the Earth Europe, BUND, le Pesticide Action Network Europe et La Fabrique écologique, L’Atlas des pesticides dévoile les chiffres sur l’ensemble des substances chimiques toxiques dans l’agriculture. L’Atlas, qui posent ces questions :

Pourquoi utilisons-nous tant de pesticides et depuis quand ? Quels sont les impacts sur la santé et sont-ils différenciés selon le genre, quels impacts sur la biodiversité et notamment sur les insectes ? Qui détient les clés du marché mondial ? Que fait l’Europe, et que fait la France pour réduire leur utilisation de pesticides ? Quelles sont les alternatives aux pesticides qui existent et qui se développent dans le monde et à travers les territoires, en France hexagonale et dans les Outre-mer, particulièrement touchés par leur usage ? Vous trouverez dans cet Atlas des réponses à ces questions et de nombreux faits et chiffres au travers plus d’une vingtaine de chapitres, des graphiques et cartes qui visent à alimenter le débat et à contribuer au développement de solutions alternatives aux pesticides.

Aujourd’hui, quatre millions de tonnes de pesticides sont consommées par an. La moitié sont des herbicides, 30% sont des insecticides qui travaillent justement sur ces insectes qui nuisent aux récoltes, mais qui sont aussi responsables du déclin de nos oiseaux et donc de toute la chaîne derrière, et puis enfin les fongicides, qui représentent 17%, sont des moyens de détruire les champignons. Par ailleurs, la France reste championne des pesticides : selon l’ONG Générations Futures, elle est ainsi dans le « top 3 » des pays européens qui autorisent le plus de pesticides. La France est aussi le pays de l’Union européenne qui déclarait le volume le plus élevé en termes de ventes de pesticides en 2020 – et même si cela reste à relativiser au vu de la surface agricole du pays, elle peine à réduire son utilisation, y compris en kilogrammes par hectare.

Le rapport qui précise qu’environ 385 millions de cas D’EMPOISONNEMENT PAR LES PESTICIDES sont recensés chaque année dans le monde. Les populations du Sud travaillant dans les zones rurales sont particulièrement touchées. Que les substances actives des pesticides ne restent généralement pas à l’endroit où elles ont été appliquées. Elles peuvent s’infiltrer dans le sol et les EAUX SOUTERRAINES, être aéroportées ou déplacées par le vent – certaines se retrouvent à plus de 1000 km de leur lieu de départ. Que quatre sociétés des pays du Nord contrôlent 70 % du marché mondial des pesticides. Elles étendent leurs activités aux pays du Sud, où les pesticides sont moins strictement réglementés. Que chaque année, une partie de la production agricole mondiale est perdue à cause des organismes nuisibles et des agents phytopathogènes. Les pesticides ont été conçus pour éviter ces pertes de rendement, mais ils ont parallèlement créé de nouveaux problèmes.

Le marché mondial des pesticides, qui a atteint une valeur de près de 84,5 milliards de dollars US en 2019, affiche un taux de croissance annuel de plus de 4 % depuis 2015, un chiffre susceptible de progresser durant les prochaines années. En 2023, ce marché pourrait atteindre près de 130,7 milliards de dollars US, ce qui correspondrait à une croissance de 11,5 %. Le marché mondial des pesticides est toujours en pleine expansion et seule une poignée de sociétés se le partagent. Elles investissent de plus en plus dans les pays du Sud où ces substances sont moins strictement réglementées. Au cours des 30 dernières années, la valeur des exportations de pesticides depuis l’Union européenne est montée en flèche. Les pesticides extrêmement dangereux (HHP) en font partie et représentent environ un tiers des plus de 1000 principes actifs à travers le monde. Selon une récente étude, les coûts directement attribuables aux pesticides en Europe sont deux fois plus élevés que les bénéfices nets réalisés par le secteur. Depuis l la création des pesticides, les résidus chimiquessont problématiques pour la faune et la flore sauvages comme pour les êtres humains. L’ingestion au quotidien d’aliments contaminés par les pesticides présente des risques graves pour la santé, en particulier chez les femmes enceintes et les enfants. Les pesticides se retrouvent dans la nourriture sous forme de résidus et sont ingérés par de nombreuses personnes, notamment dans les pays du Sud. Mais à travers les importations, certains aliments contaminés peuvent aussi finir dans les assiettes européennes. Les empoisonnements touchent 44 % de la population active agricole dans le monde – et jusqu’à 83 % dans un pays à faible revenu comme le Burkina Faso. Même à faible concentration, les perturbateurs endocriniens (PE) présentent un risque avéré pour la santé. On en trouve par exemple dans les produits cosmétiques, les emballages en plastique… et les pesticides. Les cheveux des êtres humains notamment poussent vite et servent souvent de support pour analyser la présence de substances chimiques. Ces taux élevés montrent combien les pesticides sont omniprésents dans l’environnement.

Les quatre plus grosses sociétés – Syngenta Group, Bayer, Corteva et BASF – contrôlaient environ 70 % du marché mondial des pesticides en 2018.
Les quatre plus grosses sociétés Syngenta Group Bayer Corteva et BASF contrôlaient environ 70 du marché mondial des pesticides en 2018

Les insectes pollinisent les plantes à fleur, contrôlent les organismes nuisibles et garantissent l’abondance des récoltes. Toutefois, leurs populations enregistrent depuis longtemps un déclin spectaculaire, et catastrophique pour les êtres humains et la nature. Les pesticides en sont considérés comme une des principales causes. Les néonicotinoïdes comme l’imidaclopride représentent un danger mondial pour la biodiversité, ce qui n’empêche pas certains États membres de continuer à les utiliser et à les exporter.

EXTINCTION GRANDEUR NATURE

Les spécialistes soulignent depuis des années que la biodiversité est menacée. Les pesticides ont été identifiés comme l’une des causes de la baisse si rapide et catastrophique du nombre d’espèces d’animaux et de végétaux. On observe depuis de nombreuses années une importante perte de biodiversité dans les paysages agricoles européens. Les populations d’oiseaux des champs et de papillons des prairies, par exemple, ont baissé de plus de 30 % depuis 1990. Les sols renferment près du quart de la biodiversité planétaire. Les pesticides nuisent souvent aux organismes indispensables à leur conservation. Le recours à des pratiques biologiques sur les cultures de plein champ a d’importants effets sur la biodiversité florale : celle-ci est 17 fois plus élevée dans les exploitations passées depuis longtemps en agriculture biologique que dans les exploitations conventionnelles.

Certains insectes comme les coccinelles et les guêpes parasitoïdes sont les ennemis naturels des organismes nuisibles et protègent efficacement les végétaux. Ils sont bénéfiques à l’environnement et permettent de réduire les coûts – mais leur habitat est menacé par l’utilisation des pesticides. Les services écosystémiques fournis par les insectes, comme la pollinisation ou le contrôle des nuisibles, représentent chaque année 12 % des profits réalisés dans les différents secteurs agricoles de l’UE. Sous forme de marchandises vendues à travers le monde, les insectes rapportent également beaucoup.

Les études soulignent régulièrement la façon dont les pesticides contaminent cours d’eau, lacs et eaux côtières et souterraines. Les substances polluantes viennent souvent du secteur agricole et pénètrent dans les eaux de surface par infiltration, ruissellement et dérive. Selon l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), de nombreux lacs, cours d’eau, eaux de transition et eaux côtières ne sont pas en bon état écologique. Même les eaux souterraines sont polluées.

La dérive des pesticides

Lorsque les pesticides sont appliqués à l’aide de pulvérisateurs, des gouttelettes ou du brouillard peuvent être transportés par le vent vers les terres adjacentes. Ce phénomène a pour nom « dérive des pesticides » et s’intensifie avec l’utilisation de buses mal ajustées ou inadaptées ou de véhicules de pulvérisation trop rapides. Les substances actives peuvent également parcourir des distances bien plus longues allant de quelques centaines de kilomètres à plus de 1 000 kilomètres. Des cocktails de 5 à 34 pesticides ont été retrouvés dans 75 % des stations de surveillance. Des substances qui présentent notoirement des risques aigus ou chroniques particulièrement élevés pour la santé ou pour l’environnement sont qualifiées de pesticides extrêmement dangereux (HHP : Highly Hazardous Pesticides). Aliments contaminés, substances extrêmement dangereuses en grand nombre et absence quasi-totale de moyens de protection : les ONG qualifient cette situation de catastrophe humanitaire.

Les cultures génétiquement modifiées étaient censées réduire l’utilisation des produits chimiques dans l’agriculture, alléger la charge de travail et améliorer les rendements, sont restées lettre morte. Investissements et rachats : une poignée d’entreprises se sont emparées du marché des semences, surtout dans les pays du Sud.

On utilise moins de pesticides en Afrique qu’ailleurs dans le monde. Il n’empêche, les 33 millions de petits exploitants agricoles du continent sont de plus en plus ciblés par les fabricants, qui y vendent aussi des substances interdites dans l’Union européenne. Selon une étude publiée en 2020, 6,2 % des petits exploitants agricoles ghanéens mélangent les produits agrochimiques à mains nues et 25 % brûlent les contenant vides. Cinq exploitations agricoles sur six dans le monde font moins de deux hectares ; elles produisent environ 35 % de l’alimentation mondiale. Le plus souvent, ces agriculteurs sont en situation de précarité.

Au cours du dernier trimestre 2020, Bayer et Syngenta ont annoncé avoir exporté plus de 3 800 tonnes d’insecticides extrêmement dangereux vers des pays tiers comme le Kenya ou le Brésil. De nombreux pesticides sont interdits dans l’Union européenne. Il est illégal de les utiliser dans les États membres, mais il est permis de les produire et de les exporter vers des pays tiers ?

En 2018 et 2019, les pays de l’UE et le Royaume-Uni ont ainsi approuvé l’exportation de 140 908 tonnes de pesticides qu’il est interdit d’utiliser sur les parcelles européennes en raison de risques inacceptables pour la santé et l’environnement. Les échantillons pris au hasard le prouvent : tant qu’il sera permis d’exporter des pesticides interdits, nous les retrouverons en Europe dans nos fruits et légumes.

Bayer et d’autres sociétés se battent pour faire renouveler l’approbation du glyphosate par l’UE.  Le 2 décembre 2022, la Commission européenne a prolongé la période d’approbation de la substance active « glyphosate », qui court désormais jusqu’au 15 décembre 2023.

Les pesticides sont censés remédier aux pertes de récoltes. Mais une part importante des pertes est due à une formation et à un soutien financier inadaptés, ainsi qu’à un manque d’équipement, qui touchent principalement les femmes. Du fait d’une utilisation différente des ressources, l’écart de rendement entre agriculteurs et agricultrices au niveau mondial tourne en moyenne autour de 20 % à 30 %. Avec un accès égal aux ressources, les femmes atteindraient le même niveau que les hommes, ce qui réduirait le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde de 12 % à 17 % et augmenterait la production agricole des pays pauvres de 2,5 % à 4 %, selon l’étude d’une ONG menée en 2016.

Plus de 80 % des cultivateurs de cacao au Ghana possèdent au minimum un diplôme de l’enseignement primaire, tandis que près de la moitié de leurs homologues féminins n’ont reçu aucune instruction. Les études soulignent le lien entre niveau d’instruction et connaissance des dangers.

Officiellement, du moins, l’UE soutient les mécanismes naturels de contrôle des organismes nuisibles à travers des stratégies comme « De la ferme à la table ». La lutte intégrée contre les ennemis des cultures fait partie des méthodes agricoles non chimiques et durables.

LES INITIATIVES FLEURISSENT

Partout dans le monde, des initiatives montrent qu’un avenir écologique est possible : de plus en plus de villes, d’États et de régions cherchent à diminuer leur consommation de pesticides, voire à interdire purement et simplement les pesticides de synthèse de leurs champs et de leur espace public. Les États membres ont jusqu’à 2030 pour porter leur surface consacrée à l’agriculture biologique à un quart de la surface agricole totale, conformément à la stratégie « De la ferme à la table » de l’UE.

La France est un des principaux utilisateurs de pesticides de l’Union Européenne. La cartographie de l’utilisation des pesticides laisse entrevoir des territoires fortement exposés et d’autres relativement épargnés, en fonction des types de culture et des caractéristiques biogéographiques. Depuis 15 ans, les plans destinés à enclencher une réduction de l’usage des pesticides en France se sont succédé. Mais le constat est sans appel : les objectifs sont très loin d’être atteints. Pourtant, les principaux verrous ont été identifiés et documentés, mais les pressions font rage à chaque annonce de réduction ou d’interdiction d’une substance. La France est dans le trio de tête des Etats européens autorisant le plus de substances de pesticides, dépassée de peu par la Grèce et l’Espagne autorisant respectivement 5 et 7 substances de plus. La France est 32 % au-dessus de la moyenne européenne. Entre invisibilisation et surexposition face aux pesticides, la situation des territoires ultramarins français est des plus inquiétante.

L’argument économique est souvent invoqué pour légitimer le statu quo concernant la production et l’utilisation de pesticides dans l’agriculture au sein de l’Union européenne. Les pesticides coûtent en France presque 2 fois plus que ce qu’ils rapportent. Au niveau européen, le coût est 2,5 fois supérieur aux bénéfices du secteur. Ce coût considérable est supporté par la société.

Les agriculteurs sont les premiers acteurs concernés. L’Agriculture biologique, seul label qui garantit la non-utilisation de pesticides de synthèse, progresse, avec 13,4% de fermes bio fin 2021 (près de 60 000). La surface en agriculture bio est passée de 2% de la surface agricole française en 2005 à 10,34% en 2021.

 

Toutes les information sur le rapport : https://fr.boell.org/sites/default/files/2023-05/atlas-des-pesticides-2023.pdf