Le graffiti pour sauver des vies
Le graffiti pour sauver des vies - Hôpital Gaspard Camara, Dakar, 2020 Doxandem Squad : Docta, Moun T et Sangue Diablos (RBS Crew), Pacino et Sadik © Doxandem Squad

L’e-book “Le graffiti pour sauver des vies” porte sur les artistes-graffeurs au Sénégal qui ont réalisé de magnifiques fresques sur la prévention du coronavirus sur les murs de Dakar.

Dakar est aujourd’hui l’une des villes d’Afrique de l’Ouest les plus dynamiques et prolifiques en matière de street art. Au Sénégal, l’information et la conscientisation des populations constituent l’essence même de cette discipline graphique, le plus souvent pratiquée en toute légalité. Cette situation s’explique en grande partie par l’histoire du graffiti sénégalais. Depuis plusieurs semaines, les membres du collectif Radikl Bomb Shot2 (RBS Crew), du Doxandem Squad3 ou encore Undu Graffiti se sont impliqués activement dans la lutte contre le coronavirus par la réalisation, sur les murs de Dakar et d’ailleurs, de graffitis informatifs et préventifs.

À l’heure où plus de la moitié de la population mondiale s’est vu imposer des mesures de confinement, le Sénégal, dont une partie de ses habitants gagne sa vie au jour le jour, souvent sans contrat de travail protecteur, ne peut pas mettre en place une interdiction d’aller et venir similaire à celle instaurée dans de nombreux pays du Nord. Dès lors, seuls un couvre-feu et des restrictions de circulation entre les régions sont imposés. Les Sénégalais continuant majoritairement à travailler, donc à interagir et, potentiellement, à transporter le virus.

Université Cheikh Anta Diop
Université Cheikh Anta Diop, Dakar, (détail), 2020 RBS Crew : Akonga, Freemind, MadZoo et OB Dieme © RBS Crew

 

Conscients de leur rôle à jouer dans la lutte contre le coronavirus, les collectifs de graffeurs, ont très rapidement mis en place une stratégie pour se consacrer pleinement à ce qui fait la puissance du graffiti en matière de communication : être un art de rue, public et accessible à tous. Selon Akonga, membre du collectif RBS Crew, les graffeurs savent s’adresser au peuple car ils en font partie, ils sont au plus proche des réalités, pas besoin de longs discours, ni de phrases compliquées pour endiguer le virus, il faut simplement des images pour faire comprendre à tous ce qui se passe et ce qui doit être fait, comme cela a été fait avec succès contre le virus Ebola en 2015.

Beaucoup de personnes ne sont pas allées à l’école, elles ont besoin de recevoir l’information autrement. […] Un des plus grands supports de communication et d’information est le graffiti.Ati Diallo

Jaune, violet, bleu… Les couleurs sont vives pour attirer le regard. Les conseils sont imagés, sans équivoque. Ainsi, tous, même ceux qui ne savent pas lire, peuvent comprendre les mesures sanitaires à respecter.

Quartier HLM Dakar
Quartier HLM, Dakar, 2020 – Doxandem Squad : Docta et Sangue © Doxandem Squad

 

Au Sénégal, on peut voir des graffitis « sauvages » lors de moments clés de l’histoire du pays, par exemple au moment des élections présidentielles, mais ceux-ci ne sont généralement pas signés. La plupart des graffeurs sénégalais agissent sur des bâtiments publics après y avoir été autorisés. Néanmoins, ces artistes ne se privent pas pour autant d’évoquer en filigrane certaines revendications sociales et politiques. Durant la pandémie du coronavirus, ils ont ainsi tenu à mettre l’accent sur les personnes les plus fragiles et/ou démunies, comme les enfants talibés, regroupés dans des daaras et souvent mendiants, sont très exposés au risque de contamination et se trouvent dans l’impossibilité matérielle de respecter les mesures de protection adéquates. Le collectif Undu Graffiti a représenté les enfants talibés en pleurs. Ils sont regroupés, débraillés et sans masque. La discordance avec l’image d’un jeune Sénégalais doté d’un masque et l’air paisible est saisissante.

Lycée des Parcelles Assainies
Lycée des Parcelles Assainies, Dakar, (détail), 2020 – RBS Crew : Freemind, MadZoo, OB Dieme, Samora, Xallima et Zeus © RBS Crew

 

[…] les enfants talibés seront les premiers exposés, ils vivent dehors, pas de confinement ou de couvre-feu possible pour eux.MadZoo

Les jeunes graffeurs se sont également préoccupés du sort des anciens, qui sont les plus fragiles face au virus. Pour aller plus loin dans la lutte contre la pandémie, les graffeurs ont relayé également le numéro de téléphone gratuit mis en place par les autorités sénégalaises pour accompagner et informer la population.

Lycée des Parcelles Assainies, Dakar
Lycée des Parcelles Assainies, Dakar, (détail), 2020 – RBS Crew : Freemind, MadZoo, OB Dieme, Samora, Xallima et Zeus © RBS Crew

 

L’engagement du personnel médical a été unanimement salué par les autorités et la population. Toutefois, comme partout dans le monde, l’admiration côtoie souvent la peur, et les soignants sont parfois rejetés. Aussi, les graffitis ont permis de faire passer un triple message : remercier le personnel soignant, rappeler à la population leur importance dans la société et, de façon plus pratique, informer les passants sur les numéros de téléphone à utiliser en cas de symptômes. Peu importe le contexte sanitaire, au Sénégal, les médecins sont traditionnellement particulièrement respectés et écoutés.

La Fondation Dapper, très active au Sénégal, œuvre depuis plus de trente ans pour promouvoir les arts de l’Afrique et de ses diasporas. À travers le livre numérique “Le graffiti pour sauver des vies”, elle a souhaité participer à sa manière au formidable élan des artistes graffeurs sénégalais. Elle a souhaité, par la publication de livres d’arts numériques gratuits, rendre l’art et la culture plus accessibles. Ces e-books sont disponibles en libre téléchargement sur son site Internet.

Son auteure Aude Leveau Mac Elhone, participe notamment, à l’organisation des expositions de la Fondation Dapper, principalement au Sénégal. Elle est également secrétaire générale de la Fondation Dapper.

Doxandem Squad, Quartier HLM, Dakar, 2020

Undu graffiti