Depuis sa redécouverte dans les années 1980, Camille Claudel a inspiré de grandes expositions monographiques. Sa renommée est aujourd’hui telle qu’elle pourrait laisser croire, à tort, qu’elle était la seule femme sculpteur de son époque. Pourtant, autour de 1900, bien d’autres ont suivi le même chemin qu’elle et, malgré les obstacles liés à leur condition de femme, se sont illustrées dans le domaine de la sculpture. À l’automne 2025, ces sculptrices de premier plan sortent de l’ombre !
Camille Claudel vivait à Nogent-sur-Seine avec sa famille lorsqu’elle affirma, encore adolescente, sa vocation d’artiste. Elle y rencontra le sculpteur Alfred Boucher qui comprit ses dispositions exceptionnelles, l’encouragea et sut la conseiller dans son apprentissage. Ce lien de l’artiste avec la commune a conduit à l’ouverture, en mars 2017, du musée Camille Claudel, aménagé dans un bâtiment intégrant la maison familiale. Le musée abrite la plus riche collection publique dédiée à Camille Claudel, avec 45 œuvres permettant d’explorer toutes les étapes et facettes de sa carrière. Elle s’intègre à un parcours plus vaste regroupant 200 sculptures, qui propose une immersion dans la sculpture française entre 1880 et 1914. Le musée ne possède qu’une seule sculpture réalisée par une femme autre que Camille Claudel : un buste en plâtre dû à Lucienne Gillet (1883-1962), une artiste et une œuvre très mal connues. Or, Camille Claudel était loin d’être la seule artiste talentueuse de son époque. C’est précisément ce que met en lumière l’exposition Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris met en lumière, en rendant hommage à celles qui, autour de 1900, ont elles aussi su se faire une place dans le monde de la sculpture.
Avant le XXe siècle, en France et ailleurs en Europe, les femmes ont un accès très limité à l’enseignement, aux expositions et aux commandes officielles. En France, l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, n’accueille au total que 15 femmes artistes jusqu’à sa suppression en 1793. La première est la peintre Catherine Duchemin (1630-1698), reçue en 1663. Lointaine héritière de l’Académie, l’École nationale des Beaux-arts, fondée sous la Restauration en 1817, est interdite aux femmes jusqu’en 1897. Ailleurs en Europe, il faut aussi attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour observer des évolutions significatives, même si des limitations importantes subsistent. En Suède, les femmes sont admises à l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm d’abord au titre « d’élève exceptionnelle » à partir de 1847, puis de plein droit en 1864. En Angleterre, elles sont autorisées à exposer à la Royal Academy de Londres dès 1861, mais ne peuvent y être acceptées en tant qu’académiciennes à part entière avant 1936. En Belgique, les Académies de Bruxelles et d’Anvers ouvrent aux femmes en 1889, mais avec des restrictions qui ne sont totalement levées qu’au tournant de 1900.
Depuis sa redécouverte dans les années 1980, Camille Claudel a inspiré de grandes expositions monographiques. Sa renommée est aujourd’hui telle qu’elle pourrait laisser croire, à tort, qu’elle était la seule femme sculpteur de son époque. Pourtant, autour de 1900, bien d’autres ont suivi le même chemin qu’elle et, malgré les obstacles liés à leur condition de femme, se sont illustrées dans le domaine de la sculpture. À l’automne 2025, ces sculptrices de premier plan sortent de l’ombre !
Le propos général de l’exposition a été conçu par Anne Rivière, historienne de l’art et spécialiste des femmes sculpteurs, en collaboration avec le musée Camille Claudel. Elle suit les trois phases de l’exposition pour adapter ce synopsis à chaque site. Le choix des œuvres vise à établir, autant que possible, un dialogue entre les œuvres et les représentations de l’artiste dans son atelier (qu’elles soient peintes, dessinées ou photographiées), afin d’illustrer comment les femmes se mettaient en scène et se (re)présentaient dans leur statut d’artiste.
Questions à Anne Rivière
Vous avez contribué à la reconnaissance de Camille Claudel dans les années 1980. Aujourd’hui, vous organisez une exposition sur les autres sculptrices de son époque, en quoi celle-ci participe-t-elle du même mouvement de redécouverte d’artistes femmes oubliées ?
Anne Rivière : Lorsque je me suis intéressée à Camille Claudel, j’ai bien sûr cherché à savoir quel était le contexte dans lequel elle avait pu développer son talent. À son époque, les femmes qui avaient une vocation artistique ne pouvaient pas bénéficier d’une formation académique puisque l’accès à l’École des Beaux-Arts leur était interdit. Elles ne pouvaient compter que sur l’enseignement donné dans des ateliers privés ouverts aux femmes par quelques artistes confirmés. Les recherches dans des archives très diverses m’ont fait découvrir de nombreuses artistes, souvent peintres ou décoratrices, plus rarement statuaires, qui avaient eu des carrières tout à fait honorables. Camille Claudel n’était donc pas la seule sculptrice à son époque, mais aussi, elle avait été précédée par de nombreuses autres totalement oubliées. Si l’on voulait pouvoir étudier, historiquement et sociologiquement, ce continent négligé par notre histoire de l’art, il m’a alors semblé nécessaire de créer un corpus des sculptrices avec leurs biographies et leurs œuvres, que j’ai publié sous la forme d’un dictionnaire.
En quoi l’exposition Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris est-elle inédite ?
Anne Rivière : En 2011, j’ai été à l’origine d’une exposition concentrée sur les sculptrices à travers l’histoire, présentée au Musée des Années 30 à Boulogne. Reflet de plusieurs années de recherches, l’exposition faisait découvrir que des sculptrices avaient travaillé à toutes les époques (du Moyen Âge au XXe siècle), dans tous les registres de la sculpture et dans tous les matériaux et qu’elles avaient bénéficié de la reconnaissance de leur talent et de commandes leur permettant de vivre professionnellement de leur art. L’exposition de Nogent-Tours-Pont-Aven est très différente et novatrice. Camille Claudel est souvent perçue comme unique, hors du commun dans l’histoire de la sculpture, mais il faut aujourd’hui être plus nuancé. L’exposition se focalise sur les artistes femmes qui ont ou auraient pu côtoyer Camille Claudel. Celles qui étaient présentes sur la scène artistique lorsque la jeune fille est arrivée à Paris, celles qui ont été ses amies et rivales dans la sphère de Rodin et celles qui l’ont suivi et s’émancipèrent de l’autorité rodinienne.
Comment avez-vous procédé pour établir la liste d’œuvres la plus représentative du sujet ?
Anne Rivière : L’art puissant de Camille Claudel est l’axe autour duquel s’articule l’ensemble de l’exposition. Il fallait donc que les œuvres des artistes choisies parmi celles recensées au tournant du XXe siècle puissent soutenir la confrontation. Il ne s’agissait pas d’exhumer des sculptrices pour la seule raison qu’elles sont femmes mais bien parce qu’elles sont de grandes artistes méconnues, voire inconnues. Il fallait montrer toute leur maîtrise dans les divers champs de la sculpture ou dans l’usage des différents matériaux, illustrer leurs affinités et leurs différences dans le traitement de mêmes thèmes. Le choix des artistes présentes dans l’exposition s’est fait aussi en raison de liens, générationnels, thématiques ou amicaux, avec la vie et l’œuvre de Camille Claudel.
Pouvez-vous nous parler d’une œuvre de l’exposition particulièrement importante pour vous ?
Anne Rivière : J’hésite entre deux œuvres : L’Abandon de Camille Claudel parce que ce groupe, issu de Sakountala, est aussi la source de Niobide. Celle-ci est une œuvre marquante dans ma fréquentation du travail claudélien puisque, après bien des recherches obstinées, j’ai eu le bonheur de la localiser en décembre 1982, ornant un bassin dans le jardin de Baudouvin au sein de la résidence du préfet maritime à Toulon. C’est surtout une œuvre qui synthétise toute la carrière, et même la vie, de Claudel entre 1886 et 1906, allant d’une œuvre de jeunesse qui porte l’empreinte de Rodin à un réemploi qui ouvre à la modernité. L’autre sculpture est le groupe Jeunes filles de Marie Cazin. Tendrement rapprochées, ces deux jeunes filles, qui ne portent pas de vêtements historiquement datables, sont intemporelles. Les bras nus, ce qui est rare pour des jeunes filles des années 1880, elles paraissent vêtues de blouses ou de sarraus destinés à les protéger de travaux salissants, comme la sculpture peut-être. Je me plais à y reconnaître deux jeunes sculptrices et peut-être Marie Cazin elle-même et sa sœur Célie-Caroline Guillet.
Musée Camille Claudel
10 rue Gustave Flaubert
10400 Nogent-sur-Seine
• Musée Camille Claudel du 13 septembre 2025 au 4 janvier 2026
• Musée des Beaux-Arts de Tours du 31 janvier 2026 au 1er juin 2026
• Musée de Pont-Aven du 27 juin 2026 au 8 novembre 2026
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