Cristina Escobar « Mirages » au Musée des Beaux-Arts de Nancy

Cristina Escobar

Du 13 mars au 4 mai 2015, le Musée des Beaux-Arts de Nancy accueille l’exposition « Mirages » de l’artiste d’origine cubaine Cristina Escobar, comprenant une spectaculaire installation intitulée « Le Lotissement » composée d’une vingtaine de tentes noires à échelle 1, toutes uniques, évoquant la situation sociale des plus démunis et une réflexion sur le paysage urbain dans les vingt arrondissements de Paris.

Le Lotissement, installation spectaculaire d’une vingtaine de tentes noires, aborde le thème de l’habitat précaire. Par cette évocation, Cristina Escobar a souhaité mêler ses engagements d’artiste aux compétences et à l’histoire de l’entreprise qui l’a accueillie en résidence.

Cependant, ce sujet était présent depuis un moment dans son esprit : « Cela fait longtemps que je voulais parler de ce phénomène-là. (…) Au début de cette année, j’ai observé [à Paris] quelque chose que je n’avais jamais remarqué : il y avait de nombreuses tentes dispersées dans la ville. Elles faisaient partie du décor urbain. Il y en avait dans n’importe quel quartier au milieu du trottoir. (…) Ces gens, qui se réveillaient le matin et allaient travailler, avaient une tente comme habitat parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’avoir un toit à Paris. (…) C’était l’occasion de créer une œuvre qui pouvait évoquer l’histoire de l’entreprise, qui a construit beaucoup de lotissements pour les gens nécessiteux, tout comme l’a fait Jean Prouvé. »

Chaque tente porte en son sommet le plan d’un arrondissement de Paris. De fait, chaque parcelle de la capitale est représentée, signifiant autant l’expansion de ce phénomène que sa dispersion à l’échelle d’un territoire. Le poids de la ville repose donc sur la tente, qui subit le diktat de l’organisation urbaine. L’installation est conçue comme une spirale suivant celle que constituent les arrondissements parisiens, chacun pouvant se joindre à l’autre pour recomposer le plan de la ville et former la trame d’une constellation. Un agencement précis sous-tend donc la confusion apparente du déploiement de ce Lotissement.

Le titre de l’œuvre renvoie à l’image des nouvelles constructions qui ont surgi en périphérie des villes durant l’après-guerre et les Trente Glorieuses. On oscille entre l’habitat individuel et le collectif, la création d’une communauté, d’un ensemble, et l’émergence d’un isolement, voire d’une solitude. Mais les unités d’habitation que constituent les tentes du Lotissement ne sont plus désormais en périphérie, à la marge où à la frontière. Elles s’immiscent au cœur des cités pour signifier la détresse de nouvelles situations sociales, celle des sans-abris et des laissés-pour-compte. Cette présence est tel un mirage, décalage entre la chose vue et l’endroit où elle devrait se trouver. Ces tentes ne sont pas à leur place et leur apparition semble irréelle.

L’ écart entre l’unité et le groupe se retrouve dans le choix de la tente, objet produit en nombre de manière standardisée, et dans son détournement : ici, chaque pièce est unique. Le matériau est dur, solide, pérenne, au contraire de celui de la tente, fragile, léger, pliable et éphémère. A l’origine, les éléments devaient être réalisés en bois, mais les données techniques autant que le rendu esthétique souhaité par l’artiste ont fait évoluer le projet vers le choix du polyuréthane et de la fibre de verre.

Cristina Escobar a mis au service de son œuvre la beauté de la matière, dont les effets tendent à perdre le visiteur ; le rendu des plis confère à chaque objet une fluidité rappelant la légèreté de la tente et crée des jeux de lumière et de surface inattendus. Le noir renforce ces impressions, et semble garantir, par l’absence de couleur, une neutralité symbolique. Cependant, il renvoie aussi au néant, à une absence de vision ; l’intérieur des tentes peut évoquer, pour celui qui s’y penche, la caverne, le tunnel, le puits… L’ espace extérieur est défini, circonscrit, tandis que l’intérieur porte en lui, à la faveur d’une illusion d’optique, une infinité dans laquelle on pourrait plonger ou être absorbé. Ici se joue encore l’idée du mirage.

Celui-ci est également présent dans la série Croisières. Cet ensemble de 64 dessins s’inspire d’images d’actualité compilées par l’artiste, montrant des bateaux à la dérive où s’entassent des individus poussés à l’exil. Ils embarquent à la recherche d’une vie meilleure, d’un « El Dorado », d’une terre promise : « Le bateau, c’est un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même, qui est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l’infini de la mer… (…) Dans les civilisations sans bateaux les rêves se tarissent… ». Pourtant, la traversée est périlleuse, le résultat incertain, et l’arrivée souvent porteuse de désillusions.

Dans Croisières comme dans Le Lotissement, deux réalités se juxtaposent et s’affrontent. L’utopie et les rêves aboutissent à une situation de cauchemar et de sacrifice, que l’on se refuse à voir ou à dévoiler. Le bateau et la tente conservent leur caractère d’itinérance, mais perdent leur dimension de voyage salvateur et magique, pour devenir un espace de précarité ou de perdition. L’élément porteur devient l’élément subi, parfois mortifère, physiquement ou socialement. Malgré leur différence d’échelle et de forme, les deux œuvres abordent donc des problématiques très proches. Mirages nous donne ainsi à voir toute la sensibilité du travail de Cristina Escobar, perpétuelle oscillation entre solidité et fragilité, beauté formelle et puissance de l’évocation, révolte individuelle et drame collectif..

Cristina Escobar

Née à Cuba en 1977, Cristina Escobar s’installe en 2001 en France, à Nancy, où elle intègre l’École Nationale Supérieur d’Art. Son travail d’artiste conceptuelle évoque l’exil et ce qui s’y rattache : la mémoire, la souffrance, la nostalgie, la perte et la violence. Issus d’un jeu subtil de détournement et de mise en scène, ses « objets sculptures », sans être autobiographiques, sont imprégnés de son histoire..

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  • Mine de rien il travaille un peu tous les jours. Mine de rien il ne dort pas mais il cause !

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