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exposition C’ÉTAIENT DES ENFANTS : Déportation et sauvetage des enfants juifs à Paris

Élèves des classes maternelles et élémentaires rassemblés, photographiés probablement à l’école de la rue Poulletier, sur l’île Saint-Louis, juillet-août 1942. Parmi eux, les enfants de familles qui habitent rue des Deux-Ponts (1er) : Adoner, Bacry, Bender et Wiorek. Plusieurs d’entre eux sont victimes de la rafle opérée par le SS-Obersturmführer Heinz Röthke dans la nuit du 22 au 23 septembre 1942 puis déportés cinq jours après, le 28 septembre, par le convoi n° 38 de Drancy vers Auschwitz. © Archives CDJC-Mémorial de la Shoah. Coll. Goldstein.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la population juive de France est estimée à un total de 320 000 membres. Elle est très diverse. Un tiers de ses membres sont nés en France, parfois dans des familles qui s’y trouvent depuis plusieurs générations, voire plusieurs siècles. Le reste sont des immigrés, dont un tiers sont devenus Français par naturalisation. Ces hommes et ces femmes viennent essentiellement de l’Est de l’Europe, notamment de Pologne, mais également du pourtour méditerranéen. Ils ont quitté leurs pays pour fuir les persécutions antisémites ou, et souvent les deux à la fois, améliorer leurs conditions de vie. À partir de 1933, et l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne, de nombreux Juifs du Reich trouvent à leur tour asile en France.

À cette multitude d’origines et de trajectoires s’ajoute une multitude de situations économiques. On trouve quelques familles aisées, professions libérales ou cadres, mais surtout une majorité de ménages très modestes qui travaillent dans l’artisanat ou le commerce.

Enfin, cette population regroupe tant des laïcs que des religieux, des individus engagés politiquement – le plus souvent à gauche, du communisme au socialisme – que des citoyens qui se tiennent en retrait du débat public, des sionistes que des non-sionistes. Hétérogène, la population juive a cependant en commun un territoire : la préfecture de la Seine et principalement Paris qui constitue alors l’un des centres de la vie juive européenne.

À l’arrivée des soldats allemands en juin 1940, près de 200 000 Juifs vivent dans la capitale française : de Belleville où réside une population immigrée yiddishophone à l’ouest parisien, lieu de résidence des « Israélites » aisés, en passant par la rue de la Roquette, Bosphore miniature, où il n’est pas rare d’entendre parler le judéo-espagnol. Ainsi, loin de l’image du « ghetto » tant utilisée par la propagande du régime de Vichy, aucun quartier parisien n’est majoritairement habité par des Juifs ; des Juifs résident par contre, certes dans des proportions variables, dans chacun des arrondissements, sans exception. Cette population juive parisienne est jeune, ce dont témoigne d’ailleurs l’importance des mouvements de jeunesse dans sa vie associative. À l’été 1941, date à laquelle les chiffres du recensement ordonné par les Allemands nous sont connus, sur les 140 000 Juifs qui résident encore dans le département de la Seine, près de 35 000, soit un quart, ont moins de 15 ans. À cette date, pourtant, nombre des enfants juifs parisiens sont déjà partis pour la zone sud. L’histoire des enfants juifs parisiens sous l’Occupation dépasse ainsi largement les limites géographiques de la capitale. Elle se déroule également dans les villages de la Creuse ou des Cévennes, aux frontières suisse ou espagnole ou encore dans les camps français du Sud de la France.

IDENTIFICATION ET EXCLUSION

L’armistice du 22 juin 1940 divise la France en deux. Paris, et donc la majorité des Juifs de France, se trouve en zone nord. Dès septembre 1940, les autorités occupantes et le gouvernement de Vichy y organisent la stigmatisation des Juifs. Lois françaises et ordonnances allemandes définissent qui sont les Juifs avant de les identifier et de les localiser. Elles les excluent ensuite de la vie économique et culturelle. La plupart de ces mesures concernent non seulement les adultes mais également les enfants. Elles marquent ainsi une rupture radicale avec le statut protecteur dont les enfants bénéficient en Europe, de manière croissante, depuis le xviiie siècle.

Ficher et marquer les enfants

La 1re ordonnance allemande du 27 septembre 1940 ordonne aux Juifs de zone occupée de se déclarer auprès des sous-préfectures françaises. Les chefs de famille ont jusqu’au 20 octobre 1940 pour faire état de leur identité, de celle de leur épouse mais aussi de tous leurs enfants, du nouveau-né à l’adolescent. Sur la base de ce recensement et des suivants, la préfecture de police de Paris crée finalement un fichier des enfants juifs.

Identifiés administrativement, les Juifs doivent ensuite être reconnaissables. Là encore, et contrairement à leurs camarades de la zone libre, les enfants sont immédiatement concernés : le tampon « Juif » est porté sur leurs papiers d’identité et, à compter de mai 1942, les enfants âgés de plus de 6 ans doivent porter l’étoile jaune. À cette date, la préfecture de police de Paris évalue à 17 500, dont plus de 15 000 de nationalité française, les enfants concernés dans le département de la Seine, principalement à Paris.

Exclure et stigmatiser les enfants

Si en 1940 à Paris, les enfants juifs sont pour l’instant à l’abri de mesures d’internement, leur vie se trouve néanmoins transformée. À partir de la loi française du 3 octobre « portant statut des Juifs », leurs parents sont exclus de nombreuses professions. Les chefs de ménages sont mis au ban de la société. L’ordonnance allemande du 8 juillet 1942 interdit finalement aux Juifs l’accès aux lieux publics. Cette nouvelle mesure a des conséquences très nettes sur la vie quotidienne des petits juifs parisiens. Exclus des jeux en plein air, ils sont privés de divertissements collectifs et de colonies de vacances tandis que leur image est utilisée par la propagande antisémite pour dénoncer le « péril » que représentent les Juifs, dès leur plus jeune âge.

L’École républicaine : entre continuité et rupture La Révolution nationale promue par le gouvernement de Vichy entend s’attaquer à l’école. Il s’agit de protéger la jeunesse française de « l’influence juive », que celle-ci vienne de l’encadrement scolaire ou des camarades de classe. L’accès à l’université est strictement limité pour les étudiants juifs et les adolescents sont exclus des écoles professionnelles. Les élèves juifs restent cependant admis dans les écoles élémentaires et les lycées où ils sont soumis au port de l’étoile jaune ce qui entraîne des réactions variées. Lorsqu’en juillet 1942, la police française arrête massivement des enfants juifs, elle arrête d’abord des écoliers.

ARRESTATION ET DÉPORTATION

Au total, plus de 6 100 enfants ont été arrêtés à Paris durant la Shoah, principalement par la police municipale. La plupart d’entre eux ont été déportés au camp d’Auschwitz en Pologne où ils furent exterminés à leur arrivée.

Être un enfant d’interné

Les premières rafles parisiennes ont lieu au cours de l’année 1941. Elles conduisent à l’arrestation de près de 8 200 personnes, exclusivement des hommes et presque tous étrangers. L’internement de ces pères de famille plonge leurs familles dans des difficultés matérielles et psychologiques supplémentaires. Il signifie parfois que les enfants sont brutalement laissés seuls.

Le Vel d’Hiv : un « camp d’enfants » La grande rafle parisienne des 16 et 17 juillet 1942 est la première à concerner les enfants, de plus de deux ans. Si la plupart sont nés en France et donc Français, ces enfants sont ainsi considérés comme étrangers. Les adultes sans enfants sont envoyés à Drancy et les familles sont internées au vélodrome d’Hiver dans le 15e arrondissement. Au Vel d’Hiv, les conditions d’hygiène et de vie sont très dures. Une triple épidémie de diphtérie, de scarlatine et de rougeole touche 300 enfants dont plusieurs mourront dans les jours qui suivent.

À partir du 19 juillet 1942, ces petits Parisiens sont progressivement transférés dans les camps du Loiret. À la fin du mois de juillet 1942, le camp de Beaune-la-Rolande compte ainsi 300 petits Parisiens de 2 à 5 ans, près de 500 de 6 à 10 ans et de 600 de 10 à 15 ans, 16 ans étant en effet considéré comme la fin de l’enfance et ce, même si la majorité légale se situe alors à 21 ans. Afin de remplir au plus vite les convois de déportation, il est décidé de séparer les familles. Les parents sont déportés sans attendre, aux prix de terribles déchirements. Malgré l’insistance de Pierre Laval, président du Conseil, pour voir les enfants déportés au plus vite, ceux-ci attendent, seuls, de connaître leur sort. À partir du 15 août 1942, les enfants du Vel d’Hiv encore vivants dans les camps du Loiret sont progressivement transférés à Drancy pour y être déportés en compagnie d’adultes et maintenir ainsi l’illusion que ces déportations visent à organiser des peuplements juifs à l’est de l’Europe.

De Drancy à Auschwitz ou Bergen-Belsen

L’été 1942 marque donc un tournant dans le sort des enfants juifs parisiens. À partir d’août 1942, des enfants séjournent ainsi de manière continue à Drancy, aujourd’hui situé en Seine-Saint-Denis. Pourtant aucun statut particulier n’est prévu pour ces jeunes internés soumis aux dures conditions de vie qui règnent dans ce camp de transit. Ils ont des jeux à eux : la fouille ou la déportation.

À Drancy, les enfants attendent en effet de partir vers l’est.

Entre le 14 et le 31 août 1942, soit en seulement 15 jours mais 8 convois, plus de 3 000 enfants sont ainsi déportés pour Auschwitz, la plupart y sont exterminés à leur arrivée. Soixante-dix-sept enfants, fils et filles de prisonniers de guerre juifs, la plupart parisiens, sont également déportés au camp de concentration de Bergen-Belsen, avec leurs mères, entre mai et juillet 1944. Seulement 200 des quelque 11 000 enfants juifs déportés de France sont revenus des camps d’extermination. Plusieurs sont morts lors de leur internement dans l’un des camps français.

SOLIDARITÉ ET SAUVETAGE

C’est donc à Paris que s’est joué le sort de la majorité des enfants juifs déportés depuis la France. Au-delà de son ampleur, la rafle du Vel d’Hiv marque un double tournant. D’une part, elle scelle donc définitivement le sort réservé aux Juifs de moins de 16 ans. D’autre part, par les réactions qu’elle suscite, elle ouvre la voie à des formes d’opposition à ce projet exterminateur radical. Sur leurs paliers, dans leurs immeubles, dans leurs rues, les Parisiens constatent la disparition soudaine – assistent parfois à l’arrestation brutale, par des policiers français – non plus seulement d’hommes mais aussi de femmes et surtout d’enfants. Ces scènes suscitent plusieurs réactions de solidarité au sein d’une population non juive jusquelà indifférente, parfois satisfaite, de la situation faite aux Juifs. Les oeuvres sociales juives – qui, depuis plusieurs mois déjà, prennent en charge des familles dont la situation n’a cessé de se dégrader – peuvent désormais prendre appui sur ces manifestations de sympathie pour poursuivre l’objectif qui s’impose dès lors à tous : sauver les enfants.

Les oeuvres sociales juives : de l’assistance au sauvetage

Dès 1941, les rafles de pères de famille à Paris entraînent une prise de conscience des risques encourus par les enfants. Les oeuvres sociales juives ajoutent ainsi rapidement le placement clandestin et le suivi des enfants à leurs activités d’assistance. Les enfants sont d’abord convoyés dans les départements limitrophes de Paris puis, peu à peu, l’ensemble de la zone nord est prospecté. Des pensions sont systématiquement versées aux nourrices pour qui, le plus souvent, ces nouveaux arrivants, dont elles ne connaissent pas toujours l’identité juive, ne sont pas différents de ces « Petits Paris » qu’elles ont l’habitude de prendre en charge. Dans ce double passage de l’assistance au sauvetage et de la légalité à la clandestinité, les oeuvres juives reçoivent le concours officieux de nombreuses assistantes sociales, parmi lesquelles plusieurs membres des services sociaux de la Préfecture de la Seine, en rupture avec leur hiérarchie.

Les Parisiens et les Parisiennes : de spectateurs à acteurs

L’engagement de ces assistantes sociales non juives s’accentue à partir du 16 juillet 1942. Les réactions à la rafle du Vel d’Hiv sont en effet nombreuses. L’arrestation jusqu’ici inédite des enfants est alors évoquée comme la principale raison de ces protestations. Ce sont des voisins, des amis ou encore des camarades de classe qui portent secours aux enfants juifs parisiens. Du fait de l’éclatement et de la clandestinité de leurs gestes, le rôle de ces Parisiens est moins documenté que celui des réseaux constitués. Il est pourtant crucial pour comprendre la survie de plus de 80 % des enfants menacés.

Les maisons de l’UGIF : du refuge au piège Dès sa création en 1941, l’Union générale des Israélites de France (UGIF), créée par Vichy pour rassembler et contrôler des institutions juives désormais dissoutes, assure la gestion de plusieurs centres d’accueil pour enfants à Paris. Plus de 3 000 enfants séjournent dans l’une de ces maisons entre juillet 1942 et août 1944. Ces enfants comme ceux qui en ont la charge restent pourtant très vulnérables. Plusieurs rafles y sont conduites jusqu’à la dernière où, durant la nuit du 20 juillet 1944, 125 petits pensionnaires sont arrêtés à Paris puis déportés à Auschwitz par le dernier convoi à quitter Drancy. Dès 1942, cependant, plusieurs réseaux, interconfessionnels ou laïcs, redoutent cette issue et débutent l’évacuation clandestine et progressive des maisons de l’UGIF. Ils sauvent ainsi plusieurs centaines d’enfants.

SURVIVRE ET GRANDIR

À Paris comme dans l’ensemble de la France, environ 80 % des enfants juifs ont survécu à la guerre. Il est généralement estimé que 10 000 d’entre eux sont restés vivants du fait de leurs prises en charge par des réseaux juifs de sauvetage, épaulés par des non juifs. Il est toutefois difficile d’établir un chiffre définitif. Une estimation quantitative est encore plus délicate pour ce qui concerne les gestes de solidarité de tel ou tel voisin, ami ou camarade de classe. Enfin, de nombreux enfants ont traversé la guerre en compagnie de leurs parents qui sont parfois même restés chez eux à Paris pendant toute la guerre. Le vécu des enfants juifs qui ont survécu à la guerre en France est donc pluriel.

Les épreuves de la cache

Dans tous les cas, cependant, la considération exclusive du sauvetage physique des enfants méconnaît les conditions de leur survie et la part active et douloureuse que chaque enfant y a joué. Etre « caché » suppose souvent d’accepter d’être séparé de ses parents, parfois de ses frères et soeurs ; de changer d’identité pour, au-delà du changement de nom, se présenter comme non juif, parfois être baptisé dans la religion catholique ; de quitter Paris, et un environnement urbain, pour la province et une campagne étrange ; de se faire accepter par un nouvel entourage, entre quasi-adoption et maltraitance caractérisée.

Lorsque cela est possible, les enfants écrivent à leurs parents. Cette correspondance atténue alors un peu la séparation. Lorsque leurs parents sont « introuvables », déportés ou eux-mêmes entrés dans la clandestinité, depuis leurs refuges, les enfants leur font des dessins et leur préparent des cadeaux, dans l’attente de futures retrouvailles, attente qui s’avèrera souvent vaine. 1944 : le début d’une autre histoire

En 1945, on dénombre en effet 10 000 orphelins juifs en France. D’autres retrouvent des parents qui, affaiblis, sans ressource et souvent sans logement – leur appartement vidé par les Allemands et occupé par des non juifs –, ne peuvent prendre immédiatement soin de leurs enfants. Les oeuvres juives ouvrent donc des maisons pour accueillir au moins temporairement et parfois élever jusqu’à l’âge adulte une large part des enfants qu’elles ont contribué à sauver. Outre la prise en charge affective, il s’agit aussi pour elles de poursuivre une éducation emprunte de judaïsme. Au total, toutes obédiences confondues, une soixantaine de foyers voient le jour. La vie en collectivité dans ces maisons marque ainsi une nouvelle épreuve pour les enfants qui ont survécu à la guerre. Elle signifie surtout qu’ils ne reverront jamais leurs parents.

D’« orphelins » à « enfants cachés » : une lente prise de parole Dans l’immédiat après-guerre, le vécu de ces enfants n’a pas sa place : ils ont eu la « chance » de survivre. À la fin des années 70, c’est d’abord comme orphelins que certains prennent publiquement la parole, notamment au travers de l’association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France. Il faut toutefois attendre encore dix ans pour que ces mêmes individus parlent d’eux. Les années 90 voient alors la multiplication des associations d’« enfants cachés » et d’« anciens » de tel ou tel réseau ou maison. Ce faisant, ces enfants devenus grands-parents prennent souvent conscience de la dette qu’ils ont envers tel résistant juif comme envers ces non juifs qu’ils décident, parfois, de faire reconnaître comme « Juste parmi les nations » par l’État d’Israël.

  • EXPOSITION GRATUITE À L’HÔTEL DE VILLE de Paris
    DU 26 JUIN AU 27 OCTOBRE 2012
Camp de Drancy décembre 1942. Cette photographie est extraite d’un « rapport en images » établi à usage interne et intitulé « Mesures antisémites. Camp de concentration de Drancy, 03/12/1942 ». Cette image est légendée, en allemand, « Les juifs reçoivent du pain. On peut lire sur leur visage comment ils se sentent ». Il est probable qu’il a été demandé aux internés de poser et de sourire pour le photographe. La faim régnait à Drancy et a causé plusieurs décès.© Archives CDJC-Mémorial de la Shoah.
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