Ahlam Shibli « Foyer Fantôme » au Jeu de Paume

Le Jeu de Paume présente la première rétrospective de l’artiste palestinienne Ahlam Shibli (née en 1970). Foyer Fantôme réunit six séries photographiques qui condensent les recherches d’Ahlam Shibli autour de la notion de « chez-soi ». Son oeuvre traite de la perte du foyer et du combat contre cette perte, du déracinement et de l’exclusion sociale. Le travail d’Ahlam Shibli s’inscrit dans la continuité des projets qui, au sein de la programmation du Jeu de Paume, proposent de nouvelles formes narratives dans le champ de la photographie documentaire, comme en témoignent les expositions qui ont été consacrées aux travaux de Sophie Ristelhueber (2009), Bruno Serralongue (2010) ou Santu Mofokeng (2011). Cette exposition réunit une sélection d’oeuvres réalisées depuis 2000. Ces images sont ancrées dans l’actualité, non dans l’urgence d’un témoignage, mais dans la nécessité de réinventer une distance critique avec la transformation profonde du regard subjectif. Elle présente aussi Death (2011-2012), dernière série en date, conçue spécialement pour l’occasion, qui montre comment la société palestinienne préserve « la présence des martyrs », selon les termes employés par l’artiste.

Le travail photographique d’Ahlam Shibli recourt à l’esthétique documentaire pour explorer les contradictions inhérentes à la notion de « chez-soi ». Il traite de la perte de la terre et de la lutte contre cette expropriation, mais aussi des restrictions et des limitations que l’idée de terre impose aux individus et aux groupes touchés par une politique identitaire répressive. Parmi les lieux marqués par cette problématique, on citera les territoires palestiniens ; les monuments qui commémorent à la fois les résistants français qui se sont opposés aux nazis et les combattants français de guerres coloniales menées contre des peuples qui réclamaient à leur tour leur indépendance. Depuis quelques années, la pratique photographique de Shibli s’est élargie à d’autres questionnements autour de l’exclusion sociale à travers la situation des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres issus de pays orientaux et les communautés d’enfants dans des orphelinats polonais. Death, la dernière série de Shibli à ce jour, montre comment la société palestinienne préserve « la présence des martyrs », selon les termes employés par l’artiste. Cette série accorde une large place aux absents à travers des photographies, des posters, des tombes et des graffitis, présentés comme une forme de résistance.

L’exposition comporte six séries photographiques réalisées par Ahlam Shibli durant la dernière décennie. La plupart de ces oeuvres sont accompagnées de légendes détaillées qui les situent dans un temps et un lieu précis. Elles jalonnent une enquête qui a souvent amené l’artiste à fréquenter longuement les personnes concernées, à les observer et à s’entretenir avec elles. Foyer Fantôme condense les recherches de l’artiste autour de deux acceptions de la notion de « chez-soi ».

Ahlam Shibli
Ahlam Shibli, Sans titre (Trackers n° 57), Lakhich Army Base, Beit Gubrin, Israël / Palestine, 2005, tirage chromogénique, 37 x 55,5 cm – Courtesy de l’artiste, © Ahlam Shibli

Le premier ensemble réunit les séries Eastern LGBT (2004 / 2006) et Dom Dziecka. The house starves when you are away (2008). Si le corps est considéré comme le « territoire originel » de l’être humain, il apparaît aussi comme la cible première des politiques identitaires répressives. Ces deux séries montrent que, malgré une vie précaire, des minorités soumises à la violence et à l’absence de reconnaissance utilisent leur corps pour créer des conditions d’existence contraires aux valeurs et aux attentes de la majorité.

Un deuxième ensemble regroupe des oeuvres plus récentes : Trackers (2005), Trauma (2008-2009) et Death (2011-2012). L’ordonnancement de ces séries retrace un conflit colonial qui ne se limite pas à la Palestine, mais nous renvoie, à travers une ville française, aux guerres d’indépendance d’Indochine et d’Algérie. La ville de Tulle, dans le sud-ouest de la France, organise des célébrations pour commémorer les victimes d’un massacre atroce commis sous l’occupation nazie, mais aussi celles qui, juste après la Libération, se sont battues contre l’indépendance d’autres peuples. Pour les Palestiniens, en revanche, l’état d’exception qui a marqué les événements représentés dans Trauma est devenu la règle. Il ne leur reste rien d’autre que leur propre corps. Pour affronter le mépris, ces « damnés de la terre » n’ont d’autre solution que d’investir leur propre vie.

En ce sens, la démarche photographique d’Ahlam Shibli est guidée par des principes qui entendent rendre compte du sort des opprimés. Son travail évite donc une obsession historique propre à ce médium, celle de fournir des preuves à tout prix. Ses images refusent d’expliquer le conflit. Elles l’observent pour combattre les préjugés.

La série Self Portrait (2000) se situe en marge des ensembles précédents. La photographe y recrée un épisode de son enfance. Une fille et un garçon sont les protagonistes d’une histoire aux contours flous qui se déroule aux abords du village où l’artiste a grandi. Leurs gestes, leurs jeux et leur position au milieu d’un champ ouvert définissent un territoire qui, loin de revêtir une démarcation rigide, existe en tant que représentation. La production de « territoires existentiels », selon le terme du philosophe français Félix Guattari, est une forme de résistance qui peut s’exercer à l’intérieur d’autres territoires, comme l’État ou la communauté. La photographie d’Ahlam Shibli perçoit cette résistance comme une accumulation de signes qu’elle recueille dans des séries et des séquences photographiques, là où l’image fait sens dans le contexte d’autres images.

  • Commissaires de l’exposition : Carles Guerra, Marta Gili, João Fernandes et Isabel Sousa Braga.
Ahlam Shibli
Courtesy de l’artiste, © Ahlam Shibli

Ahlam Shibli, Sans titre (Death n° 37), Palestine, 2011-2012, tirage chromogénique, 100 x 66,7 cm . Camp de réfugiés de Balata, 12 février 2012 Toile représentant le martyr Kayed Abu Mustafa dans le salon familial. On y lit : « La panthère de Kata’ib Chuhada’ al-Aqsa, Mikere » (« Mikere, des Brigades des martyrs d’al-Aqsa »). Dans la pièce se trouve la mère de Mikere, son petit neveu et ses deux enfants. Courtesy de l’artiste, © Ahlam Shibli

  • Exposition jusqu’au 1 septembre 2013

Jeu de Paume

1, place de la Concorde – 75008 Paris
www.jeudepaume.org

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