« Le commerce de la parole » au musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Qingmei Yao

Obsession des temps modernes, le langage économique reste néanmoins pour la majorité des individus une étrangeté et une source d’incompréhension. Ainsi le dialogue théorique entre l’artiste chinoise Quingmei Yao et un distributeur de boisson tourne-t-il au règlement de compte impossible entre capitalisme et marxisme, tandis que l’indice Nikkei, traduit en un chant abstrait par Natacha Nisic, se transforme en une poésie de l’absurde. À l’inverse, La parole, base essentielle de la négociation, peut elle-même, dans un monde tertiaire de service, devenir un élément commercialisable, monnayable et vendu. Cependant, la parole de chacun a-t-elle réellement la même valeur ? Dans l’oeuvre d’Andrea Van der Straeten, discuter avec l’activiste Valerie Solanas, connue pour son agression d’Andy Warhol, coûte quelques dollars, un des moyens de subsistance de Solanas. À l’opposé, dans la discussion filmée La domination du monde de Neil Beloufa, les enjeux économiques sont au coeur d’une disputatio géopolitique qui débouche sur un partage fictif du monde plus vrai que nature.

Qu’y-a-t-il à découvrir entre les lignes des livres de la bibliothèque du financier déchu, l’escroc Bernard Madoff, rachetés à bas prix par Julien Prévieux ? Dans une économie parallèle qui tente d’écarter l’argent pour évaluer autrement la valeur des choses, la question de l’échange et du troc revient en force. Dans le Grand troc, on suit au fil d’une émission de télévision organisée par Matthieu Laurette le lot de départ, une voiture, devenir au fur et à mesure des enchères téléphoniques, des verres bon marché. Qu’en est-il de l’échange de paroles ? En échange d’un cri, la machine d’Alicia Framis vous offre l’empreinte unique de votre voix en 3D. Cependant, dans la sculpture lumino-géométrique d’Arnaud Maguet, réalisée à partir de cassettes audio achetées en surplus, les bandes d’enregistrements restent muettes.

Le musée départemental d’art contemporain de Rochechouart propose jusqu’au 15 décembre 2014, l’exposition « Le commerce de la parole » avec des créations de Neil Beloufa, Alicia Framis, Matthieu Laurette, Arnaud Maguet, Natacha Nisic, Julien Prévieux, Andrea Van der Straeten, et de Qingmei Yao. Cette exposition rassemble des oeuvres récentes qui entrecroisent l’échange économique et l’échange verbal. Les huit oeuvres rassemblées discutent de manière décalée, sous formes de vidéos, de sculptures, de photographies, d’installations sonores ou interactives, du rapport entre le langage et l’économie. Elles rappellent comment le commerce s’est fondé sur un échange, en premier lieu oral et dématérialisé, dans un but concret, le troc ou l’échange pécuniaire. Dans son sens ancien, le terme « commerce » était d’ailleurs synonyme de discussion, et donc de sociabilité et de relations entre les individus. Élaborés de 1998 à 2013, ces dialogues économiques révèlent ainsi autant de regards distanciés – analytiques, poétiques, comiques ou absurdes – sur le monde d’aujourd’hui.

Crédits Photos

(dans l’ordre)

Alicia Framis (1967, Espagne) Screaming Room, 2012-2013, bois, mousse acoustique, microphone, ordinateur, imprimante 3-D, Courtesy Galerie Juana de Aizpuru, Madrid.

Julien Prévieux (1970, France) Forget the Money, 2011
Livres de la bibliothèque personnelle de Bernard Madoff Impressions jet d’encre et pièce sonore. Voix : Charlie Jeffery. Dimensions variables. Courtesy Galerie Jousse Entreprise, Paris. Copyright photos Marc Domage.
Collection particuliére.

Matthieu Laurette (1970, France)
El Gran Trueque (Le Grand Troc) 2000 Installation vidéo, 34 min 19 Collection FRAC Aquitaine
Courtesy de l’artiste.

Qingmei Yao (1982, Chine)
Le procès, 2013
Vidéo, 9 min
Courtesy de l’artiste.

Arnaud Maguet (1975, France)
(I Belong to the) Blank Generation, 2008
Bois, Plexiglas, tubes fluo, papier aluminium, câble et 100 cassettes audio vierges
75 x 110 x 17 cm
Collection Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart
Courtesy de l’artiste et de la Galerie Sultana, Paris.

Natacha Nisic (1967, France)
Indice Nikkei, 2003-2013, Structure murale, bandes sonores, dessins à la craie sur peinture rouge, fauteuil
Bande sonore : réalisée en collaboration et interprétée par Donatienne Michel-Dansac
Son: Jean-Yves Pouyat, Éric Marciszewer, Zarma studio, Paris
Courtesy de l’artiste.

Neil Beloufa (1985, Algérie, France)
La domination du monde, 2012,
Vidéo, 28 min
Courtesy de l’artiste, galerie Balice Hertling, Paris, Galleria Zero, Milan et François Ghebaly Gallery, Los Angeles.

Andrea Van der Straeten (1953, Allemagne)
Screen, 1998
6 photographies couleur montées sur carton
14 x 91 cm
Courtesy de l’artiste.

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  • Mine de rien il travaille un peu tous les jours. Mine de rien il ne dort pas mais il cause !

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