Lettre ouverte sur les médias et le cinéma européen, signé par plus de 4.700 professionnels du cinéma, intitulée « Le cinéma, coeur battant de la démocratie européenne»
Dans le cadre des discussions sur l’avenir du programme MEDIA de l’Union européenne, plus de 4.700 professionnels du cinéma ont déjà signé une lettre ouverte intitulée « Le cinéma, coeur battant de la démocratie européenne». Parmi eux, des personnalités de premier plan du secteur cinématographique européen : cinéastes de renommée internationale, producteurs, distributeurs, vendeurs internationaux, acteurs…
Le cinéma, cœur battant de la démocratie européenne « Aucun art ne traverse, comme le cinéma, directement notre conscience diurne pour toucher à nos sentiments, au fond de la chambre crépusculaire de notre âme. » Depuis plus de 130 ans, cette chambre crépusculaire qu’évoquait Bergman s’anime de la vie d’autres que nous, de leurs pensées, de leurs combats, de leurs voix et de leurs regards. Au commencement, il y a un désir. Par le biais de multiples rencontres, ce désir devient un film : écrit par des scénaristes, développé par des producteurs, mis en scène par un réalisateur ou une réalisatrice, éclairé par un chef opérateur, incarné par des actrices et des acteurs, fabriqué par une équipe technique, financé par des fonds, distribué par des vendeurs internationaux et des distributeurs, diffusé en salles et en festivals puis à la télévision et en ligne, débattu par des critiques et accueilli par le public. Le cinéma est un art collectif, mais c’est aussi une industrie qui crée des emplois et de l’innovation technologique. Chaque film est un prototype, une œuvre unique. Impossible de le reproduire à la chaîne, selon une recette identique et éprouvée, ou de faire des économies d’échelle avec son financement, sa fabrication ou sa diffusion. C’est la double-nature du cinéma, culturelle et industrielle, qui justifie qu’il soit à la fois soutenu par une politique publique engagée et par des opérateurs privés. L’Europe elle-même s’est d’abord construite avec des histoires : le « continent des idées, pas des armées » de Stefan Zweig. Le cinéma a donné corps à cette Europe rêvée : La Dolce Vita, Les Ailes du désir ou Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, ont fait de Rome, Berlin et Paris des lieux familiers, des références communes. Et des œuvres comme Anatomie d’une chute, Sirat, ou Los años nuevos, succès internationaux initiés par des cinéastes européens, tissent des liens par-delà les langues et les frontières. En Europe, le choix politique de soutien au cinéma, qu’il soit tchèque, italien, suédois, portugais ou belge, c’est le Programme MEDIA. De même que l’Union Européenne n’est pas une simple addition de pays mais un projet unique, l’idée de MEDIA est de faire naître des voix singulières et diverses au sein d’une maison commune. Depuis 35 ans, MEDIA soutient la création de récits européens, de l’écriture du scénario, à la distribution et à l’exploitation du film en salles et en ligne, en passant par la production par des producteurs indépendants, les festivals, ainsi que la formation des professionnels. MEDIA a accompagné une immense diversité de projets, issus de tous les pays. Complémentaire avec les réglementaUons de l’Union et des États membres, il a renforcé l’industrie du cinéma face aux géants extra-européens, lui perme[ant de s’adapter, de résister à l’uniformisaUon des œuvres et de faire émerger un écosystème dynamique et créateur d’emplois.
MEDIA est une goutte d’eau dans l’océan des aides européennes, représentant 0,2% du budget de l’Union, quand la Politique Agricole Commune en capte à elle seule 32%. Pourtant, MEDIA est un incroyable succès, dont l’apport à la création européenne est inestimable. Grâce à MEDIA, les œuvres qui ont fait grandir des cinéastes comme Ruben Östlund ou Justine Triet ont voyagé dans le monde entier. Grâce à MEDIA, l’Europe ravit un Oscar presque chaque année : après Flow, film d’animation de Gints Zilbalodis, SenFmental Value de Joachim Trier et Mr Nobody Against PuFn de David Borenstein et Pavel Talankin se sont distingués en 2026. Grâce à MEDIA, les voix d’auteurs exilés, ou opprimés dans leur pays, comme Jafar Panahi ou Mohamed Rasoulof, ont trouvé un espace de liberté pour s’exprimer et atteindre un large public. Grâce à MEDIA, nos cinémas de quartier peuvent continuer à exister et à programmer des œuvres audacieuses et ouvertes sur le monde entier.
Sans MEDIA, nous serions, toutes et tous, un peu moins européens. Le réalisateur grec Costa-Gavras a raison, « on ne peut pas changer la vision politique des gens avec un film, mais au moins engendrer une discussion politique ». Face aux guerres, aux tensions géopolitiques, et aux menaces qui pèsent sur la démocratie, notre bien le plus précieux, ce pouvoir des films est essentiel. C’est grâce à ce[e discussion provoquée par le cinéma que nous ferons émerger au sein de nos sociétés, chez nos enfants, ces futurs adultes, le goût de l’expérience collective, de la solidarité et de la résistance. La capacité de l’Europe à raconter ses propres histoires est pourtant menacée. La majorité des producUons cinématographiques et audiovisuelles visionnées en Europe sont produites hors du conUnent. Les plateformes mondiales exercent une influence croissante sur la visibilité et l’accessibilité des œuvres, et sur les récits eux-mêmes. En parallèle, le secteur fait face aux bouleversements structurels que sont les changements des modes de « consommaUon » de la culture, la baisse des entrées en salles, la montée en puissance de l’IA et une concurrence globale inUmement liée à la situaUon géopoliUque. Aujourd’hui, la Commission Européenne prépare l’avenir du programme MEDIA, avec le projet AgoraEU, mais aussi de nombre de réglementaUons qui ont permis au cinéma européen de prospérer, de s’exporter et de porter notre voix commune. Il est temps pour nous d’écrire le prochain chapitre de ce[e histoire, avec une ambition à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés : l’avenir de la démocratie et du cinéma, tous deux nés en Europe, sont intimement liés. A chaque fois qu’une salle de cinéma ouvre, la démocratie progresse.
Signez la Lettre !
Cette lettre intervient à un moment politique crucial : dans le cadre des négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel de l’UE (2028-2034), la Commission européenne propose de fusionner le volet MEDIA du programme « Europe créative » au sein d’un nouveau programme-cadre intitulé AgoraEU, qui regroupera le cinéma et l’audiovisuel, les jeux vidéo, le journalisme et les médias d’information.
Le moment choisi est particulièrement significatif, car la commissaire européenne Henna Virkkunen devrait assister au Festival de Cannes les 15 et 16 mai, tandis que les États membres de l’UE préparent leur première position officielle sur la proposition.

















