Sophie Caratini « Les sept cercles » Une odyssée noire

Sophie Caratini

Après avoir rédigé la biographie d’un jeune officier méhariste français, Jean du Boucher, puis celle de Mariem mint Touileb, née en plein désert dans la tribu maure des chasseurs nomades Nmadi, Sophie Caratini nous livre son troisième opus sur l’empire colonial français avec le témoignage d’un paysan peul, engagé comme tirailleur sénégalais, Moussa Djibi Wagne.

« Le monde est un cheval échappé qui galope avec tout son harnachement.
S’il passe près de toi, mets ton pied à son étrier jusqu’à tout endroit où il te jettera à terre ».
(Proverbe
Peul)

Trois biographies dont la force provient de leur rédaction à la première personne du singulier, et qui tout en étant indépendantes les unes des autres, ont pour point commun le lieu où elles prennent place : la Mauritanie. Et pour se plonger dans l’histoire de ce pays, rien de tel que d’en étudier différents angles come nous l’invite à le faire Sophie Caratini qui met en scène successivement les points de vue blanc, maure et noir, nous fournissant une approche autant littéraire que scientifique de cette société, et nous permettant ainsi de comprendre celle dans laquelle nous évoluons et qui demeure profondément influencée par ce passé.

Les protagonistes de ces biographies existent réellement, l’auteur leur ayant soumis ses manuscrits avant de les publier, d’où en résultent une vérité et une transparence qui donnent à ces récits une authenticité et une puissance hors du commun.

Ainsi donc Moussa Djibi Wagne partit un jour de bon matin sous l’emprise d’une force obscure, abandonnant sa famille et son village des rives du fleuve Sénégal, ignorant qu’il quittait les siens pour quarante ans d’errance… Sophie Caratini nous entraîne dans les aventures de ce paysan peul de Mauritanie, ses émotions deviennent les notres, nous partageons le destin tragique de son peuple et sa quête inlassable de la connaissance d’Allah.
« Je suis très vieux, j’ai beaucoup voyagé, j’ai épousé vingt-deux femmes, appris quatorze langues et interrogé toutes sortes de savants. Les villageois viennent donc souvent me consulter ou me soumettre leurs difficultés. Je ne peux pas leur offrir grand-chose, mais je les écoute, je leur donne des conseils. J’enseigne à quelques-uns les secrets des plantes et des mots qui guérissent. Et quand je n’ai rien à faire, j’aime évoquer le passé, réfléchir sur les transformations du temps ou raconter à mes proches, parents, amis ou voisins, les aventures que j’ai vécues. »

Dans une société peule où « ça ne se fait pas » de raconter ses histoires à des étrangers, Moussa a décidé de transgresser l’interdit, malgré les pressions de son entourage :
« Ce livre, c’est pour nous, les Peuls de Mauritanie ; pour nous remettre parmi les hommes, pour nous redonner une place. Il parlera de nous, il sera distribué dans toute la sous-région, dans les pays des Blancs, en Afrique, partout. Tous ceux qui ne nous connaissaient pas vont nous connaître, à commencer par les Maures qui nous ignorent, qui prétendent que les terres de la vallée sont à eux et que nous ne sommes pas nés ici. Le mensonge ne mène à rien de bon. Toutes les races sont d’accord là-dessus. En haoussa, on dit « Le mensonge peut donner des fleurs, il ne donnera jamais de fruits. Grâce à ce livre, ils seront obligés d’arrêter de mentir. Aucun Maure ne pourra plus dire en se frappant la poitrine que nos champs sont à lui. Voilà pourquoi j’ai changé d’avis. J’ai pensé : moi, Moussa Djibi Wagne, fils de Djibi Coumba Wagne et de Boudi Mariam ou un autre, qu’importe ! Pourvu que quelqu’un témoigne. »

En tant qu’anthropologue et écrivain, Sophie Caratini aime à traiter du choc des civilisations. Spécialiste des nomades, elle a dirigé le département d’Ethnologie du Musée de l’Institut du Monde Arabe de Paris et est entrée au CNRS, où elle est directrice de recherche. Silencieuse durant ces trois volumes, un quatrième est attendu dans lequel Sophie Caratini montera à son tour sur scène, avec armes et bagages, pour dévoiler les coulisses de cette aventure scientifique, humaine et littéraire au long cours. De grands et très bons moments de lecture.

Sophie Caratini

Les sept cercles, Une odyssée noire

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  • Mine de rien il travaille un peu tous les jours. Mine de rien il ne dort pas mais il cause !

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