Sen Shombit : Mon ivresse de la France

Sen Shombit : Mon ivresse de la France

Sen Shombit : « Mon processus imaginatif est extrêmement structuré par l’inspiration française et son savoir-faire que j’ai adopté, indépendamment de l’endroit où je vis maintenant.« 

Créateur du «< Gesturisme » et d’un « Désordre » coloré, Sen Shombit  sera de nouveau de passage en France pour son exposition « Mon Ivresse de la France ». Peinture, fusain, crayon ou aquarelle … toile, papier, métal… Sen utilise tous les matériaux et supports ! Ses œuvres mettent en lumière la vibration, la fulgurance du geste et des couleurs comme la frénésie qui caractérise si bien l’Inde.

Né à Calcutta en 1954, l’artiste franco-indien Sen Shombit, rejoint Paris pour suivre des études aux Beaux-Arts et à l’Académie Julian avant de faire une carrière internationale de designer de marque et de produits industriels.

Questions à Sen Shombit :

1. Comment se conjugue et se fait « Mon ivresse de la France » ? Sa nouvelle arrivée à Barbizon fait-elle partie de celle-ci ?

Sen : « Mon ivresse de la France » n’est pas du tout un nouveau chapitre pour moi. J’ai commencé le parcours artistique de ce thème en 2008. Cela reflète un sens très profond de ma vie. Je suis venu en France à l’âge de 19 ans, fuyant une vie de pauvreté et une discrimination sociale honteuse. Quand vous vivez dans un camp de réfugiés en Inde, en périphérie de la grande ville, et que vous n’avez pas d’argent, c’est une énorme lutte pour réaliser quoique ce soit dans la vie.

La France m’a beaucoup apporté dans tous les sens du terme. Pour moi, c’est un pays d’inspiration à chaque respiration. La France peut avoir de nombreuses divisions politiques et les personnes qui la composent, des aspirations différentes, mais pour être très franc, je peux ardemment dire que je les ai adoptées. Cette société humaine extraordinaire a gagné mon cœur. Je suis un immigré français d’origine indienne. Les français que j’ai rencontrés m’ont toujours considéré comme faisant partie de leur société. Cette acceptation incroyable a été merveilleuse.

En fait, lors de ma dernière exposition à Barbizon, Bernard Metranve, le galeriste d’AlfArt LBK, une galerie à Barbizon, est venu voir mon exposition. Il m’a ensuite pris comme artiste de la galerie. Il a maintenant organisé ma prochaine exposition personnelle à sa galerie.

Mes amis français n’acceptent même pas le fait que j’ai un fort accent lorsque je parle français ! C’est donc un tournant très naturel pour moi de créer ces peintures sur le thème « Mon ivresse de la France ». Je suis physiquement en Inde maintenant, mais mon âme et mon esprit sont toujours en France.

2, Sen Shombit aime comme beaucoup d’artistes le voyage et les rencontres. Il va se déplacer dans plusieurs pays cette année, voyage-t-il toujours de la même manière, avec les mêmes attentes et donc prépare-t-il longtemps à l’avance ses déplacements, ou part-il chaque fois à l’aventure, en espérant que quelque chose d’inattendu le surprendra ? Dessine-t-il des croquis, par exemple ? Enregistre-t-il des sons ? des images ?

Sen : Lorsque je participe à des expositions dans différents pays je planifie toujours à l’avance mes déplacements. Mais lorsque je voyage, quel que soit endroit, par simple curiosité, c’est généralement un choix de dernière minute, une décision impromptue, avec une semaine de préparation tout au plus. Mais j’ai l’habitude de visiter un endroit à plusieurs reprises, encore et encore. Oui, c’est très important pour moi de faire l’expérience de l’inattendu et d’être toujours surpris. Je n’aime pas faire des voyages touristiques pour voir et prendre des photos. Je tente d’abord de comprendre les nuances sociales des différents pays, par le prisme de mes nombreux amis à travers le monde, pour agrémenter mon imagination. Puis je choisis soudainement de visiter un pays.

J’aime observer comment les différentes sociétés à travers le monde utilisent la couleur. Le sens profond d’une civilisation et de la philosophie du pays se manifestent dans la manière dont la population utilise la couleur dans ses activités culturelles quotidiennes. C’est aussi la preuve que l’art est né avant la civilisation. L’art a donc donné la liberté d’expression à différentes sociétés dans le monde.

Oui, je réalise de petits films sur des sujets que je trouve fascinants ou inhabituels pour moi. Par exemple, j’ai visité la Sardaigne plusieurs fois. Quand je suis à Nuchis, je vais toujours au tombeau des géants de Pascaredda datant de 1700 à 1400 av. J.-C., le milieu de la fin de l’âge de Bronze. Le plus vieil olivier sur terre, datant de 4000 ans, se trouve à proximité de Luras. A Pascaredda, un jeune homme regardait attentivement la minuscule tombe dans le style dolmen-orthostatique. Il portait des chaussures de sport colorées. Cela m’a immédiatement frappé, « Quatre mille ans jusqu’à aujourd’hui, quelle épopée ! ». Je suis rentré pour peindre une installation de Désordre appelée « Sardinian Rhapsody ». La Sardaigne m’a donc inspirée pour créer un thème appelé « l’Ile Mystique » sur lequel je continue à peindre même aujourd’hui.

Mon carnet à croquis est mon compagnon de tous les instants où je couche une rêverie, une nouvelle pensée ou une scène que j’aime. Mais ce qui s’inscrit dans mon esprit grâce à un impact visuel est plus fort que tout autre chose. Aussi, j’ai été très chanceux d’avoir connu et interagi avec trois grands maîtres : Henri Cartier-Bresson, Marc Riboud et Marcel Marceau. D’eux, j’ai appris que le travail d’un artiste est de découvrir l’aspect caché que la société ne peut pas visualiser, et de le magnifier.

Cartier-Bresson m’a appris que la visualisation est l’instantané d’une situation sociale réelle dans un cadre 24 x 36 mm sans montage. Riboud m’a emmené dans les archives de photos de Magnum Photos à Paris. Il m’a formé sur la façon de saisir le dynamisme, et que l’arrière-plan, et pas seulement le sujet, doit susciter l’intérêt. Le mime de génie Marceau m’a appris que le geste humain est un vaste océan qui devient art quand une image gèle.

3. L’inde reste t’elle tout de même sa terre de peinture, sa terre de prédilection? notamment par rapport à la France ! par rapport au gesturisme!

Sen : Mon processus imaginatif est extrêmement structuré par l’inspiration française et son savoir-faire que j’ai adopté, indépendamment de l’endroit où je vis maintenant. J’aime les valeurs françaises : une grande laïcité et liberté d’expression. J’aime aussi la satire française et l’imagination sur l’intangible.

Mon courant artistique « Gesturisme » a été déclenché et développé en France. Je ne pense pas que j’aurais pu créer cet art sans vivre en France. Depuis 1973, j’ai vécu en continu les 32 années de ma jeunesse en France. Puis, sur l’insistance de ma femme, je suis rentré en Inde pour découvrir l’Inde que je ne connaissais pas, du temps de ma pauvreté jusqu’à mon adolescence. Ce choix m’a aidé dans la création de ma palette de couleurs indiennes irrévérencieuse. Maintenant, je comprends mieux l’Inde via mon point de vue français.

La France a toujours accueilli un grand nombre d’artistes immigrés. Je crois que c’est la magnanimité de la société française qui inspire toujours ces artistes immigrés à exprimer leurs différences, dans ce beau pays, avec ces belles personnes. C’est pourquoi je reviens tous les ans en France pour découvrir régulièrement les nouveautés en termes de développement intellectuel, artistique et social.

4. Désordre + gesturisme + ivresse, tout un programme pour aller dans une totale abstraction ?

 Sen : la France m’a appris que l’abstraction est toujours remarquable, mais seulement s’il y a de l’imagination derrière. Et qu’il doit y avoir la régularité d’un fil conducteur qui traverse le thème. Donc, si j’ai appris cette leçon, cela peut être considéré comme un autre apport de la culture française. Permettez-moi de décrire les trois idées abstraites sur lesquelles vous m’avez interrogées :

Gesturisme : j’ai compris que, en tant qu’artiste peintre, j’aurais toujours un grand nombre d’œuvres. Mais ne serait-il pas intéressant qu’il existe un concept qui soit un comme un « fil rouge » commun à toutes mes peintures pour communiquer instantanément que l’œuvre est la mienne ?

La France m’a appris à comprendre l’aspect subliminal d’une forme conceptuelle. Je ne pense pas qu’un autre pays dans le monde admire « l’intangible » autant que la société française. L’habilité intellectuelle et artistique française de jongler avec les concepts et les impondérables, est incomparable.

J’ai suivi attentivement la rupture qui s’est opérée en France en 1870 qui a déplacé le réalisme classique pour créer l’art moderne. L’art moderne peut être défini comme un parapluie qui a nourri différents artistes et leurs écoles de pensée. Cette rupture était très cohérente avec la valeur française de liberté d’expression. Elle a créé différents mouvements d’art comme l’impressionnisme, l’expressionnisme, le cubisme, le surréalisme, entre autres.

Cette invention de la forme conceptuelle est une dimension fantastique de l’art. J’ai grandi dans cette société. Donc, depuis 1994, après quelques grandes expositions à Paris, j’ai commencé à cristalliser le « Gesturisme ». Permettez-moi de rendre hommage à l’un de mes professeurs de l’École des Beaux-Arts qui semé la graine de « la gestuelle ». Il disait qu’il trouvait que mes traits « gestuels » dans mes tableaux étaient uniques. Il m’a dit de ne jamais perdre ces gestes. Alors, capturer le mouvement devint l’une de mes dimensions artistiques fondamentales. C’est de cette façon qu’est né le « Gesturisme ».

Si vous regardez ma définition du courant « Gesturisme », il est complétement centré sur la civilisation occidentale. J’ai coopté les gestes illimités de tous les êtres vivants, de la naissance à la mort. Si j’étais un adepte de l’hindouisme, je ne l’aurais peut-être pas fait car la réincarnation est un facteur important de l’hindouisme. Bien sûr, je ne peux pas ignorer que les gestes humains ne sont pas du tout homogènes, mais très, très différents en Inde, car la société est extrêmement hétérogène. Cependant, la création du « Gesturisme » vient clairement de mon influence et inspiration française.

Désordre : L’origine de mon idée de « Désordre » est influencée par l’hétérogénéité de la population indienne, extrêmement diverse, qui entraîne un désordre physique imprévisible dans tous les aspects de la vie quotidienne. C’est extrêmement anticartésien, et diamétralement opposé à une logique structurée. Désordre en France se traduit directement par « bordel » en langage familier. Mais j’ai trouvé que le « Désordre » en français était plus intéressant que le désordre en anglais. Le mot désordre, en français, parle uniquement des troubles physiques, alors qu’en anglais il peut être utilisé à la fois pour des conditions mentales et physiques.

Chaque mètre carré en Inde comporte du désordre en raison des différences dans le style de vie, la religion, l’habillement, la langue, les habitudes alimentaires. L’arrivée et le regroupement des migrants depuis l’Antiquité de Grèce, Afrique, Asie centrale, Iran, Afghanistan, Europe, et plus récemment 200 ans de colonisation britannique du sous-continent indien, ont créé cette situation au fil du temps. L’Inde n’a jamais empêché quiconque de suivre ses propres croyances. C’est pourquoi le désordre fait partie de la culture indienne, où vous trouverez toujours des valeurs d’intégration et le sourire. De mon point de vue français, j’ai vu le désordre comme une abstraction incroyable avec, en fond, une imagination cachée.

La destruction du monde d’aujourd’hui vient du fait que la guerre est imminente car le président de chaque pays qui possède la bombe nucléaire peut appuyer sur le bouton à tout moment. Bien que je déteste qu’un tel concept de cyber guerre puisse exister, je ne peux pas ignorer le fait que cela a changé l’esprit des gens pour le mouvement. Alors, pourquoi ne pas créer un style de peinture avec de multiples morceaux de tableaux qui peuvent se déplacer ? C’est l’invention spécifique de cette installation du désordre qui garantit que mon art n’est pas statique.

Aussi, pourquoi ne pas inviter les visiteurs à expérimenter, par eux-mêmes, la multiplicité de l’abstraction dans mon art ? Les spectateurs peuvent interagir physiquement avec mon œuvre pour la recomposer ou créer des milliers, voire des millions de versions, puisque chaque toile peut se déplacer à 360 degrés. S’ils sont curieux, ils peuvent toujours retrouver ma peinture originale qui possède un élément figuratif. Les collectionneurs peuvent même régulièrement changer de place chaque toile pour voir la même peinture dans des perspectives différentes.

L’ivresse : « Mon ivresse de la France » est l’un des nombreux thèmes qui compose mon courant artistique « Gesturisme ». J’avais d’abord nommé ce thème français « Je respire la France ». Un ami français très proche, Vincent Giot, m’a dit que cela ne montrait pas la profonde émotion que je ressentais pour la France. Vincent, le représentant en Inde d’un géant de l’industrie aéronautique française, est un grand amateur d’art. Il est l’un des observateurs les plus critiques de mes peintures et de ma vie. Il dit que mes ressentis sur la France ont une grande profondeur de sens. C’est donc lui qui a articulé « Mon Ivrese de la France » en 2016. J’ai trouvé ses mots très justes.

Le thème « Mon Ivrese de la France » peut être étendu de la société, des objets et de la nature aux écrivains et poètes que j’aime, tels que Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Proust. Permettez-moi de vous expliquer l’impact qu’ils ont eu sur moi via 4 peintures qui figurent dans l’exposition :

Evil Blossom est une peinture où j’imagine l’intuition de Charles Baudelaire. Toute une génération de poètes a été influencée par Baudelaire qui a créé l’expression « modernité », c’est-à-dire toujours temporaire, intemporelle. J’ai apprécié son livre « Les Fleurs du mal » qui exprime la nature changeante de la beauté dans un Paris moderne et industrialisé au 19ème siècle. Son idée que l’art a la responsabilité de capturer l’expérience de vie, m’inspire vraiment.

Thorny Love dépeint la jalousie tragique de Paul Verlaine. Verlaine est un autre mystère pour moi. Sa passion était si rageuse qu’il pouvait prendre un pistolet pour tuer son amant. J’aime son association avec le mouvement du scepticisme, la façon dont il se réjouit de la perversion et de son humour brut. Mais ce que je retiens surtout, c’est sa croyance dans la supériorité de la créativité humaine sur la logique et le monde naturel.

Devil’s Time traduit mon admiration pour Arthur Rimbaud. Il était rustique, pervers, une personnalité de rupture dans tous les sens du terme. Il a fondé le symbolisme français et a influencé les dadaïstes, les surréalistes, la littérature moderne et les musiciens avec son livre puissant de poèmes intitulé « Une Saison en Enfer ». Les poèmes subliminaux et hautement suggestifs de Rimbaud résonnent complètement avec mes traits imaginatifs de mon courant « Gesturisme ».

Remembrance est un tableau de Marcel Proust. Il rappelle son célèbre épisode de la madeleine qui déclenche un rappel de souvenirs. Parmi mes livres préférés, on trouve « A la Recherche du Temps Perdu » qui a pour thème la mémoire involontaire. Ce classique du 20ème siècle explore les expériences sensorielles telles que la vue, les sons et les odeurs. Cela m’interpelle car elles font totalement partie des gestes créatifs illimités que mon courant « Gesturisme » évoque via une explosion de couleurs.

Sen Shombit « Mon Ivresse de la France »
Exposition du du 10 au 18 juin 2017

Galerie AlfArt-LBK
6 rue Ernest Révillon
77630 BARBIZON – France

https://www.alfart-lbkgallery.com/

  • Mine de rien il travaille un peu tous les jours. Mine de rien il ne dort pas mais il cause !

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