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« Mustang » la liberté de la vie au grand large

Mustang

La liberté n’a jamais la même couleur, la même odeur, la même signification selon les pays et selon ceux qui en parlent, mais a-t-elle ou non un prix ? Le mot liberté est trop souvent un mot prononcé pour cacher des vérités pas belles à dire. Sonay, Selma, Ece, Nur et Lale sont depuis longtemps orphelines. Leur grand-mère les a élevées seule dans un petit village perdu de la campagne turque. Dès la première scène, le film donne le ton. C’est la sortie de l’école, les sœurs rencontrent des garçons et plongent avec eux, toutes habillées, dans la mer. L’une d’entre elle s’assoit sur les épaules d’un des garçons, ils jouent, se chamaillent, se parlent.

Les vêtements mouillés des jeunes filles épousent et dévoilent en partie la féminité de leurs corps, provoquant, au sein du village, un scandale identique à celui vécu, adolescente, par la réalisatrice . La grand-mère s’emporte avec violence. Leur oncle qui a décidé de les garder «chastes et pures», les conduit à l’hôpital, se faire inspecter l’hymen afin de s’assurer de leur virginité. Selon les convenances du patriarcat, la vie de ces jeunes filles est mise sous cloche, leur liberté mise à mort par des fiançailles.

Dans un monde où la mixité des vies n’existe pas, certaines filles aimeraient devenir femme avant d’être épouse et se donnent ainsi un soir à l’inconnu qui passe. Pour contourner toutes les règles qu’on leur impose, les sœurs vont utiliser tous les stratagèmes possibles pour vivre leurs vies de jeunes filles de façon pleine et entière. Un film où la liberté respire l’envie de partir au galop encore et encore plus loin , afin de ne plus jamais avoir à revenir en arrière.
Le film à ne pas rater. Dans les salles le 17 juin

L'histoire

C’est le début de l’été. Dans un village au nord de la Turquie, Lale et ses quatre sœurs rentrent de l’école en jouant innocemment avec des garçons. La débauche supposée de leurs jeux suscite un scandale aux conséquences inattendues. La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger. Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées.

Entretien avec Deniz Gamze Ergüven

Tout comme votre court-métrage de fin d’études, « Mustang» est le récit d’une émancipation. Quelle est la genèse de cette histoire?

Je voulais raconter ce que c’est que d’être une fille, une femme dans la Turquie contemporaine. Un pays où la condition féminine est plus que jamais au centre du débat public. Sans doute le fait d’avoir un effet de dezoomage en quittant fréquemment la Turquie pour la France a eu son importance. À chaque fois que je retourne là-bas, je ressens une forme de corsetage qui me surprend. Tout ce qui a trait à la féminité est sans cesse ramené à la sexualité. C’est comme si chaque geste des femmes, et même des jeunes filles, avait une charge sexuelle. Par exemple, il y a ces histoires de directeurs d’écoles qui décident d’interdire aux filles et aux garçons de monter en classe par les mêmes escaliers. Ils vont jusqu’à aller construire des escaliers séparés pour chacun. Ça prête une grande charge érotique aux gestes les plus anodins. Monter les escaliers devient un sacré machin… C’est toute l’absurdité de ce genre de conservatisme: tout est sexuel. On en arrive à parler de sexe sans cesse. Et on voit émerger une idée de société qui positionne les femmes comme des machines à faire des enfants, bonnes à rester à la maison. On est l’une des premières Nations à avoir obtenu le droit de vote dans les années 30 et on se retrouve aujourd’hui à défendre des choses aussi élémentaires que l’avortement. C’est triste.

Pourquoi ce titre à la sonorité anglo-saxonne « Mustang »?

Le Mustang est un cheval sauvage qui symbolise parfaitement mes cinq héroïnes, leur tempérament indomptable, fougueux. Et même visuellement, leurs chevelures ressemblent à des crinières, leurs cavales à travers le village ont tout d’une troupe de mustangs… Et l’histoire avance vite, parfois à tambours battants. C’est cette énergie qui est pour moi le cœur du film, à l’image de ce Mustang qui lui a donné son nom.

Qu’y-a-t-il de vous dans le film ?

Le petit scandale que les filles déclenchent en grimpant sur les épaules des garçons avant de se faire violemment réprimander au début du film m’est réellement arrivé à l’adolescence. Sauf que moi, ma réaction à l’époque n’a pas du tout été de répondre aux remontrances qui m’étaient faites. J’ai commencé par baisser les yeux, honteuse. Ça m’a pris des années pour commencer à ne serait-ce que m’indigner un peu. Je tenais à faire de mes personnages des héroïnes. Et il fallait absolument que leur courage paye, qu’elles gagnent à la fin, et ce de la manière la plus jubilatoire possible. Je vois ces cinq filles comme un monstre à cinq têtes qui perdrait des morceaux de lui-même, à chaque fois qu’une des filles sort de l’histoire. Mais le dernier morceau subsisterait et réussirait à s’en sortir. C’est parce que ses aînées sont tombées dans des pièges que Lale, la cadette, n’a pas envie du même destin. Elle est un condensé de tout ce que je rêve d’être.

Vous semblez affirmer que la seule issue est l’éducation?

La déscolarisation des filles et la réaction que cela suscite chez elles a, l’air de rien, un impact déterminant sur l’histoire. Mais je n’approche pas les choses de manière militante. On ne fait pas un film comme un discours politique. Romain Gary disait qu’il n’allait pas manifester car il avait une étagère entière de livres qui le faisaient à sa place. Il y a de ça : le film exprime les choses de manière beaucoup plus sensible et puissante que je ne pourrais le faire. Je l’envisage vraiment comme un conte avec des motifs mythologiques comme celui du Minotaure, du dédale, de l’Hydre de Lerne – le corps à cinq têtes que constituent les filles – et du bal, remplacé ici par un match de foot auquel les filles rêvent d’assister.

Où avez-vous trouvé vos cinq héroïnes?

On a massivement diffusé une annonce et vu des centaines d’adolescentes en l’espace de 9 mois. En Turquie, mais aussi en France. Vu le sujet du film, c’était important que ce soient elles qui viennent à nous. Il y a eu deux exceptions. Elit İşcan (Ece) était la seule à avoir une expérience d’actrice. Enfant, elle avait porté sur ses épaules deux long-métrages réalisés par Reha Erdem : « Des temps et des vents » (2008) et « My only sunshine » (2009). C’était comme une muse, j’ai écrit en pensant à elle et j’avais très peur qu’elle grandisse trop vite par rapport à l’âge de son personnage. J’ai remarqué Tuğba Sunguroğlu (Selma) dans un avion sur un vol Istanbul-Paris alors que j’étais encore au stade de l’écriture. Au delà de son air de mustang, j’ai pressenti chez elle un tempérament… Elle est repassée plusieurs fois devant moi et j’ai fini par la rattraper et parler à sa famille. Je l’ai auditionnée à de nombreuses reprises. C’était émouvant parce qu’elle était très jeune et n’avait jamais joué. D’ailleurs, la première fois, j’ai cru qu’elle allait avoir une crise cardiaque tant elle était intimidée. Puis elle s’est plongée dans le jeu. Güneş Şensoy, Doga Doğuşlu et Ilayda Akdoğan se sont présentées aux auditions. Et c’était trois rares coups de foudre. Elles ont toutes du haut de leur jeune âge, cultivé des vraies qualités d’actrices. Ce qui importait était de caster une distribution plutôt que cinq filles distinctes. Il y avait un écheveau de relations croisées à faire vivre. Par exemple, à l’intérieur de certaines paires, l’une est le side-kick de l’autre. Il fallait que la fratrie soit très organique, que les filles se ressemblent, puissent se répondre, se compléter, se comprendre… J’ai essayé de nombreuses combinaisons et une fois qu’on a eu les cinq, ça a fait clic. Très vite, les filles complotaient entre elles, bougeaient comme un seul corps. Il y en a une (pas toujours la même) qui entraînait le reste du groupe dans une nouvelle direction, parfois dans la fronde, parfois encore ailleurs.

Ont-elles manifesté des réticences à jouer certaines situations?

Non. On y est allé pas à pas, détail par détail. La scène d’amour de Ece notamment affolait l’équipe mais pas l’actrice. Elit (Ece) était majeure et avait une expérience de jeu. Avec les parents de Güneş (Lale) par exemple, j’avais fait une longue liste de tout ce que leur fille devrait faire ou aborder en faisant ce film. Cela comprenait des points comme celui « elle sera filmée, en maillot de bain, en soutien-gorge… » ou comme « elle va être confrontée – du moins dans le jeu – à la mort d’un proche »… Certains passages du script comprenaient un langage plus cru qu’à l’arrivée. Et il y avait aussi dans le scénario une séquence où les filles se coupaient complètement les cheveux ce qui, pour elles, était très difficile. Naturellement, on a compris jusqu’où on pouvait aller et on a dû freiner un peu. Mais elles m’auraient suivi absolument partout, je pense. Elles étaient très en confiance et pouvaient aller très loin. Il y avait une absence totale d’inhibition. Mais par rapport à la destinée de leurs personnages, ce n’était pas la peine d’aller beaucoup plus loin. Il y avait par exemple cette scène des chewing-gums ou je leur proposais d’arracher leurs fameuses robes couleur de merde. Au début, elles n’étaient pas très partantes mais les costumes étaient tellement infâmes que c’était impossible de rester dedans et c’est finalement devenu un moment extrêmement jubilatoire et libérateur pour elles.

C’est justement le propos du film : c’est le regard posé sur ces filles qui est perverti, pas elles…

Oui. Quand on a lu ensemble le scénario, on s’est toutes racontées nos histoires, et tous les secrets des unes et des autres y sont passés. J’ai pu constater qu’on avait vécu à peu près les mêmes choses mais que contrairement à moi ou ma génération, elles sont beaucoup plus insouciantes, libérées et maîtresses d’elles-mêmes. Par rapport au conservatisme ambiant, à la situation en Turquie, elles ont une sorte d’affranchissement total. Elles sont aussi surconnectées, savent tout sur tout… C’est surprenant. Elles passent leur temps à se filmer, donc elles ont un rapport à leur image et à leur corps qui est très différent du nôtre, complètement libre. Elles ont vraiment trois trains d’avance sur moi et leurs parents…

la Bande Annonce

Née à Ankara en 1978, Deniz Gamze Ergüven a, dès l’enfance, un parcours cosmopolite marqué par de nombreux aller-retours entre la France, la Turquie puis les Etats-Unis. Cinéphile compulsive, elle intègre le département Réalisation de la Fémis à Paris en 2002 après un diplôme de Lettres et une maitrise d’Histoire africaine à Johannesburg. Son film de fin d’études, « Bir Damla Su » (« Une goutte d’eau », 2006) est sélectionné à la Cinéfondation du Festival de Cannes et récompensé au Festival International de Locarno (section Léopards de demain). S’ouvrant sur l’image d’une femme voilée faisant une bulle de chewinggum, le court-métrage raconte la tentative d’émancipation d’une jeune turque (interprétée par Deniz elle-même) en rébellion contre le patriarcat et l’autoritarisme des hommes de sa communauté. À sa sortie de la Fémis, Deniz Gamze Ergüven développe un premier projet de longmétrage situé durant les émeutes du Sud de Los Angeles en 1992. Intitulé « Kings », lauréat d’Émergence, de l’Atelier de la Cinéfondation, ainsi que du Sundance Screenwriter’s Lab, le projet est finalement mis de côté au profit de « Mustang » co-écrit avec Alice Winocour à l’été 2012. Récit d’une libération, « Mustang » pose un regard fort et féminin sur la Turquie contemporaine. Deniz Gamze Ergüven l’a tourné tout au nord de la Turquie, dans la région d’Inébolu, à 600 km d’Istanbul.

Deniz Gamze Ergüven

Deniz Gamze Ergüven

Interprètes et Technique :

Avec : Günes Sensoy, Doga Zeynep Doguslu, Tugba Sunguroglu, Elit Iscan, Ilayda Akdogan, Ayberk Pekcan
Scénario : Deniz Gamze Ergüven, Alice Winocour
Image : David Chizallet, Ersin Gök
Son : Ibrahim Gök
Décor : Serdar Yemisçi
Montage : Mathilde Van de Moortel
Musique : Warren Ellis

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  • Mine de rien il travaille un peu tous les jours. Mine de rien il ne dort pas mais il cause !

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