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Mapplethorpe, ou la Recherche par l’esthétisation du corps

Mapplethorpe - Grand Palais

Loin des images subversives et troublantes d’hybridation du désir d’un Hans Bellmer, loin de l’érotisme d’un Georges Bataille, et pourtant s’inscrivant quelque part dans leurs pas ; Robert Mapplethorpe s’attache par la représentation photographique du corps à cet « autre nous-mêmes ». A mi-chemin entre représentation esthétique glacée et quête existentielle, Mapplethorpe s’immisce dans cette histoire de l’art du corps en effleurant son sujet plus qu’il ne le déflore…

Du corps… à l’artiste.

Le corps, source même du plaisir sensuel et sexuel, hante l’œuvre de Mapplethorpe. Le corps dans ses expériences sexuelles et leurs représentations ; le corps comme médium et sujet de l’œuvre de l’artiste. Mapplethorpe semble avoir tenté de percer cet indicible langage du corps dans les méandres hypnotiques de ces diverses manifestations. Par le truchement de l’objectif photographique, il nous en livre un parcours, une histoire. Son histoire, celle de son œil, concept cher à Bataille ; celle des corps-décor : photographies de sexes masculins présentés de la même façon que ses fleurs photographiées, images exposées d’ailleurs par la volonté de l’artiste côte à côte, se répondant comme en un jeu de miroirs. Enfin, celle du corps intime, le sien, nombre d’autoportraits ponctuant cette rétrospective, comme autant d’ « états » de son histoire. Autant de pierres balisant un chemin qui constituerait une étude à part entière.

Entre adulation et rejet, notamment pour pornographie, l’œuvre de Mapplethorpe n’est-elle pas aussi celle d’une histoire singulière, reflétant les préoccupations d’une génération : celle de l’underground new-yorkais des années soixante-dix. Autour d’un Andy Warhol, érigé en pape de la pop-culture, et dans l’effervescence des mouvements revendicatifs de reconnaissance des droits des homosexuels, des femmes et des Noirs, Mapplethorpe tissa sa toile de ses premiers Polaroïd jusqu’à ces grands formats tirés sur papier glacé. Sa mort même, à quarante-deux ans, du sida, s’inscrit dans cette histoire, celle que l’on a nommée à posteriori « la parenthèse enchantée ». Parenthèse d’une génération qui vécut cette liberté des mœurs, cette reconnaissance d’une libération sexuelle, révélant celle des femmes, des homosexuels, des travestis, du transgenre… fauchée en plein vol par cette pandémie. La quête de Mapplethorpe, que l’on pourrait qualifiée d’ « existentielle », à creuser, dans le sillage de cette histoire de libération et d’expérimentation sexuelles en ébullition, un langage du corps s’accompagne d’une facture extrêmement classique. Ses références et ses goûts artistiques allant en ce sens. Dès les premiers Polaroïd datant des années soixante-dix, Mapplethorpe impose un cadrage, une disposition des différents éléments, dont le classicisme guide l’esthétique. Un soin poussé de l’ordonnancement, de la mise en scène de la forme. Plus tard dans sa carrière, armé de son Hasselblad, il s’attaquera plus particulièrement au travail de la lumière, avec laquelle il jouera pour renforcer les pleins et vides des corps et accentuer l’aspect sculptural de cette apparente 3e dimension. « Sculpter la lumière » ou « avec la lumière » n’est pas en soi révolutionnaire, encore moins avant-gardiste, c’est le propre de tous les grands photographes, la nature et la matière même de l’art photographique. Cette matière, certains photographes l’ont exploitée jusqu’à en exalter la sensualité renforçant le propos du corps, allant jusqu’à fondre le grain photographique à celui de la peau. Et c’est peut-être là où Mapplethorpe change, lui, sa focale. A la sensualité, il substitue la distance d’une représentation désincarnée. En dépit des angles abordés (la sexualité sous plusieurs formes et en particulier les pratiques sadomasochistes et/ou fétichistes), l’œuvre photographique de Mapplethorpe demeure en retrait, nous frappant finalement moins que l’aspect provocateur pourrait le faire penser. L’œuvre photographique présentée cultive la distance, et peut-être est-ce le propos ?, reléguant le spectateur dans sa position de « simple » voyeur.

De l’artiste… au dandy

Comme nous le dit d’entrée le commissaire d’exposition pour expliquer son accrochage non chronologique, celui-ci est : « à rebours », faisant ainsi référence au roman d’Huysmans. Roman « dandy » par excellence, dont le personnage central, Des Esseintes, préfère la représentation des fleurs aux fleurs elles-mêmes… L’artifice à la réalité. Ce que Mapplethorpe reprend d’ailleurs disant préférer ses représentations photographiques de fleurs aux modèles réels, confirmant cette voie ouverte. Le pop art, dont Mapplethorpe vénérait son pape, Andy Warhol (d’ailleurs photographié dans un cadre en croix, faisant sans doute allusion à la déification dont celui-ci se fit, lui-même, l’objet), a ceci d’intéressant dans l’histoire de l’art qu’il ne pose plus l’artiste comme créateur ex nihilo mais comme « sélectionneur » d’objets préexistants appartenant à notre quotidien et les élevant au statut d’ « icône » par l’intervention de l’artiste. Pour Warhol, constitution de séries reproduites de manière industrielle mais… numérotée. Cette brèche avait déjà été ouverte par Duchamp et ses ready-made, de manière plus philosophique, humoristique et moins… marchande.

Mapplethorpe photographie des sexes masculins comme il photographie des fleurs, il les dispose côte à côte pour nous démontrer, peut-être, que l’art de la forme ne s’arrête pas à la nature de l’objet qu’il représente. Les formes d’une fleur, sa mise en scène dans l’espace délimité par le cadre photographique, l’usage de la lumière la rende aussi « esthétique » que peut l’être un phallus, le pouvoir provocateur en moins. Le parti pris de l’esthétique, de l’artifice, du superficiel est celui des dandys dans une quête existentiel que l’on pourrait qualifier de nihiliste. Il n’est d’autre sens que la forme elle-même et pour elle-même. Il est aussi celui d’un Warhol, dans sa recherche de déification de produits finis issus de notre société de consommation (n’oublions pas que Warhol fit quelques détours par le monde de la publicité…). Mais que signifie-t-il chez Mapplethorpe ? Est-il cage ou tremplin ? Qui y a-t-il au-delà du cadre, de la forme ? L’obscène, c’est-à-dire ce qui est hors scène, qui ne peut-être porté à la vue, est-il justement le sujet renversé ? Le sujet caché exhibé ? La salle, Eros, interdite aux moins de 18 ans pourrait nous le faire penser… Mais, là encore, quelle vision vraiment choquante y a-t-il qui ne saurait être vue ? Le masque de Méduse, ou plus encore celui de Baudo, ne nous font pas face et ne nous médusent pas. La distance esthétique est le bouclier que tend Mapplethorpe devenu Persée entre nous et l’œuvre, décapitant Méduse. Empêchant la fascination, la plongée dans le gouffre osmotique. Seuls quelques illuminés arrivent au stade de la vision et peuvent affronter le regard de Méduse sans en être pétrifié. Ils nous imposent au moyen de l’art cette vision avec plus ou moins de violence, nous heurtant, voire nous révulsant en fonction de notre propre capacité à accepter de voir. Nombre, même talentueux, ne sont que sur le chemin. Et c’est néanmoins et déjà, bien sûr, beaucoup. Mapplethorpe semble s’être engagé sur cette voie mettant en parallèle l’art et le sexe par son médium de prédilection, la photographie. Ses pas nous entraînent vers cette quête existentielle, celle de l’énergie vitale de l’homme. L’énergie vitale, qui ne peut se dire en mots ou qui se dit trop, celle auxquels touchent en une fulgurance les fous… et parfois aussi les artistes. Mapplethorpe semble avoir voulu emprunter cette voie, ô combien ardue et dangereuse. Il y a certainement joué et misé sa vie. Personne d’autre que lui ne sait s’il a gagné son pari, son œuvre nous invite à percevoir, à sentir mais ne se dévoile pas. La contradiction non résolue de ces deux paradigmes, d’une part de l’esthétique et, d’autre part, de la recherche existentielle pour donner un sens (même interdit) à sa vie, nous laisse en suspens. Plus prosaïquement, nous pourrions dire que ce ne sont pas ses tripes que Mapplethorpe mit sur la table, mais la quête de celles-ci. Cette distance supplémentaire entre l’œuvre et sa réalité, son incarnation, passe chez Mapplethorpe par un espace d’esthétisation de la forme, qu’il soit de l’ordre du beau ou de la provocation, qui laisse le regardant suspendu… et en chemin. Mapplethorpe disait qu’il cherchait « la perfection dans la forme », cela, à n’en pas douter, il l’a trouvé. Laetitia Lormeau pour artsixmic

  • Exposition jusqu’au 13 Juillet 2014

Mapplethorpe par Mapplethorpe – Une histoire de famille

  • Grand Palais, Galerie sud-est

En raison de son contenu, l’accès à l’une des salles de l’exposition est interdit aux mineurs de moins de 18 ans. D’autres œuvres exposées sont par ailleurs susceptibles d’heurter la sensibilité des visiteurs, particulièrement du jeune public.

Commissaire général : Jérôme Neutres, conseiller du président de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais. Commissaires associés : Joree Adilman, directrice de la Fondation Robert Mapplethorpe, New York ; Judith Benamou-Huet, journaliste critique d’art ; Hélène Pinet, conservatrice au musée Rodin

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