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Elsa Marpeau « Et ils oublieront ma colère »

Elsa Marpeau

2015, c’est l’année des 70 ans de la vieille dame indigne, la dame en jaune et noir, la « Série noire ». Collection d’après-guerre fondée par Marcel Duhamel avec, en guise de marraine la fée, Picasso pour la couv’ et Prévert pour le titre, rien de moins ! Ca distille du roman noir version Chandler, Hadley Chase, McCoy, Hammet comme du bourbon par temps de Prohibition. « Faut qu’ça saigne ! » aurait dit Vian, qui fut l’un des traducteurs de Raymond (à prononcer à la yankee, please). Exit Sherlock Holmes et Hercule Poirot, fines déductions et vieilles dentelles. Ici, ça suinte le sexe, l’alcool, et les cadavres sans costard. Mauvais genre assuré : l’envers sans décor, le sirop de la rue, les bas-fonds de l’âme… La mort qui rôde dans ses habits rouge sang d’éternelle fiancée, beauté fatale, arme létale.

2015, c’est les 70 ans de la Libération. Libération d’une France dont le nombre de résistants, même augmenté de ceux de la dernière heure, n’arrive pas à occulter une partie du passé, lui aussi en noir et jaune. Et dans ce passé sombre, nulle marraine la fée, seulement les bas-fonds de l’âme. Les années Vichy, les collabos, mais pas que. La délation à la p’tite semaine, les p’tits profits, aussi, les mesquineries et les vengeances vert-de-gris qui virent au noir profond, au noir sans fond…

2015, c’est le roman d’Elsa Marpeau, « Et ils oublieront la colère », qui tisse la toile de fond de son histoire policière dans celle de cette année 1944. Aller-retour entre l’été 1944 et l’été 2015, Elsa Marpeau use du flash-back pour déterrer un passé qui décidément ne veut pas mourir. Si l’Histoire ne meurt pas, le professeur qui l’enseigne dans cette petite ville de l’Yonne, Medhi Azem, lui passe bien de vie à trépas : une balle dans la poitrine, une balle d’un fusil de chasse. Un accident… ou un meurtre ? Et pourquoi ? Pourquoi aussi Medhi Azem a-t-il racheté juste quelque mois avant de mourir cette maison perdue au sein de la propriété des Marceau, ces paysans-chasseurs attachés à leurs terres comme une branche à son arbre ? Marianne Marceau, la sœur du grand-père disparue après-guerre, y avait vécu. Ce fut même là, dans cette maison, qu’on la vit pour la dernière fois. Soupçonnée de « collaboration à l’horizontale », elle aurait fui avec son « boche ». Ou pas… Medhi Azem travaillait sur le thème du corps de ces femmes, offert en sacrifice pour expier les crimes de tous. La tonte de leur chevelure pour cacher la honte d’hommes et de femmes pas tous si résistants que ça… Ces « tondues »* d’après-guerre qu’on s’empressa de jeter en pâture à la vindicte populaire pour que le peuple, lavé de ses péchés plus ou moins avouables, puisse à nouveau communier ensemble. Bouc émissaire pour pouvoir tourner une page loin d’être blanche… Garance, la gendarme chargée de l’enquête, pressent que le meurtre du professeur d’histoire prend ses racines dans ce passé qui ne cesse de refaire surface. Son intuition est-elle la bonne ?

Elsa Marpeau signe avec « Et ils oublieront la colère », son 4e ouvrage, un très beau et incisif roman noir. Menant tambour battant son intrigue ainsi qu’une réflexion d’une sombre profondeur sur cette période encore taboue de notre histoire, elle interroge l’aspect symbolique du sacrifice dont semble avoir besoin toute société pour se construire ou se reconstruire. Au-delà de la question des vainqueurs ou des vaincus, c’est à ce qui reste tapie dans la marge que l’auteur s’attache. Au rôle de la mémoire collective aussi, à cette mémoire écrit et à celle qu’on tente de noyer dans l’oubli. Remarquable ! Laetitia Lormeau Vespérini pour artsixMic

*Cf. « Les Tondues. Un carnaval moche », essai d’Alain Brossat (1992), en réédition chez L’Harmattan (2015), 348 pages, 36 euros.

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