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Edward Hopper est au Grand Palais

Les peintures d’Edward Hopper (1882-1967) ont la simplicité trompeuse des mythes, l’évidence des images d’Epinal. Chacune d’elles est un condensé des savoirs hypothétiques, des rêves que nous inspire le fabuleux nom d’Amérique. Expression des sentiments les plus poignants, ou pures constructions mentales, ces peintures ont historiquement donné lieu aux interprétations les plus contradictoires. Romantique, réaliste, symboliste, et même formaliste, Hopper aura été enrôlé tour à tour sous toutes les bannières. C’est cette complexité, signe de la richesse de cette oeuvre que s’efforce d’éclairer l’exposition du Grand Palais.

Conçue chronologiquement, elle se compose de deux grandes parties ; la première consacrée aux années de formation (de 1900 à 1924), rapproche les oeuvres de Hopper de celles de ses contemporains, de celles, découvertes à Paris, qui ont pu l’inspirer. La seconde partie de l’exposition est vouée à l’art de la maturité, des premières peintures emblématiques de son style personnel – House by the Railroad – (1924), à ses oeuvres ultimes (Two Comedians -1966).

Hopper intègre l’atelier de Robert Henri à la New York School of art dans les premières années du XXe siècle. Figure haute en couleur, Henri sera, en 1908, le fondateur d’une « école de la poubelle » (Ashcan school), dont l’intitulé dit assez le parti pris de réalisme sans concession auquel étaient attachés les plus radicaux de ses membres.

L’évocation des séjours parisiens de Hopper (en 1906, d’abord, où il passe près d’une année, puis, pour des périodes plus courtes en 1909 et en 1910) donne lieu au rapprochement de ses peintures avec celles qu’il découvre dans les galeries, les Salons parisiens. Degas lui inspire des angles de vue originaux, le principe poétique d’une « théâtralisation » du monde. A Albert Marquet, il emprunte la structure massive de ses vues des quais de Seine. Avec Félix Vallotton, il partage le goût d’une lumière inspirée de Vermeer. De Walter Sickert, il retient l’iconographie des lieux de spectacle, la peinture d’une chair damnée. A Paris, Hopper adopte le style de l’Impressionnisme, une technique qui lui semble avoir été inventée pour dire l’harmonie, le plaisir sensuel.

De retour aux Etats-Unis, Hopper adopte le réalisme ingrat de Bellows ou de Sloan, celui de cette Ashcan school dont il partage la vision dystopique. Pour gagner sa vie, il pratique une illustration commerciale que présentera l’exposition parisienne. C’est par la pratique de la gravure (à partir de 1915), que s’opère la métamorphose à l’issue de laquelle se « cristallise » (la formule est celle de l’artiste) la peinture de Hopper. Une salle de l’exposition est consacrée à l’oeuvre gravée de l’artiste américain.

L’année 1924 marque un tournant dans la vie, dans l’oeuvre de Hopper. L’exposition, au Musée de Brooklyn, de ses aquarelles des résidences néo victorienne de Gloucester, leur présentation à la galerie de Franck Rehn, lui valent une reconnaissance, un succès commercial qui vont lui permettre de se consacrer exclusivement à son art (il n’avait jusque-là vendu qu’un seul tableau, lors de l’Armory Show en 1913). Les aquarelles de Hopper ouvrent le second grand chapitre de l’exposition, qui présente les tableaux emblématiques du style, de l’iconographie du peintre américain. Un parcours chronologique permet de mesurer la continuité de son inspiration, le travail d’approfondissement de ses sujets de prédilection : les architectures qu’il dote d’une identité quasi « psychologique » (House by the railroad, 1924, MoMA), les personnages solitaires abîmés dans leur pensées (Morning sun, 1952, Columbus Museum of art), le monde du spectacle (Two on the aisle, 1927, Toledo Museum of art), les images de la ville moderne (Nightawks, 1942, Art Institute Chicago).

Le réalisme apparent des peintures de Hopper, le processus mental et abstrait qui prévaut à leur élaboration, destinent ces oeuvres aux revendications les plus contradictoires. Bastion de la tradition réaliste américaine, le Whitney Museum of art consacre à son oeuvre des expositions régulières. C’est toutefois le MoMA de New York, temple du Formalisme qui, en, 1933, lui consacre sa première rétrospective. Son Directeur, Alfred Barr, salue un peintre qui « parvient dans nombre de ses peintures à réussir des compositions intéressantes d’un point de vue strictement formel. » Cette complexité de l’oeuvre de Hopper la place au croisement des deux définitions historiques de la modernité américaine : celle issue de l’Ashcan school qui revendique le principe baudelairien d’une modernité liée au sujet, celle issue des leçons de l’Armory Show qui, en 1913, révèle au public américain le formalisme des avant-gardes européennes (cubisme et cubo futurisme). Dans les années cinquante, l’étrangeté « surréelle », la dimension « métaphysique » de sa peinture vaut à Hopper d’être rapproché de De Chirico. Au même moment, dans les colonnes de la revue Reality, le peintre s’associe aux artistes du réalisme américain pour dénoncer l’art abstrait qui, selon eux, submerge collections et musées.

Quelques mois à peine après la mort de l’artiste, réconciliant réalisme et art d’avant-garde, le commissaire de la section américaine de la Biennale de Sao Paulo Peter Seltz organise une exposition des oeuvres de Hopper qu’il associe à la génération des artistes Pop.

Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais et le musée Thyssen-Bornemisza, Madrid, en partenariat avec le Centre Pompidou.

  • commissaire : Didier Ottinger, directeur adjoint du MNAM – Centre Pompidou.
  • scénographie : agence bGc studio Edward Hopper du 10 octobre 2012 au 28 janvier 2013

chronologie
extraits de la chronologie établie pour le catalogue par Caroline Hancock

1882
Edward Hopper naît le 22 juillet à Nyack dans l’État de New York. Son père, Garret Henry Hopper, originaire du New Jersey, est propriétaire d’un magasin de tissus et de vêtements. Sa mère, Elizabeth Griffiths Smith, hérite de plusieurs propriétés, contribuant ainsi à une situation financière confortable pour la famille. Sa soeur Marion Louise est née deux ans auparavant.

1895
Hopper se familiarise avec l’usage de l’encre, de la gouache et de l’aquarelle. Ses sujets de prédilection sont le cyclisme, la photographie, le base-ball, l’histoire des États-Unis, ainsi que les caricatures politiques, des satires sur les différences entre les femmes et les hommes, le darwinisme, l’immigration irlandaise…

1899-1900
Hopper obtient son diplôme de fin d’études à la Nyack High School. Avec le soutien de ses parents, il commence un apprentissage artistique par correspondance auprès de la School of Illustrating de New York et envisage une carrière d’illustrateur capable d’assurer sa sécurité matérielle future.

1900
Hopper intègre la New York School of Art (aussi nommée « Chase School ») et y étudiera jusqu’en 1906. Il apprendra l’illustration auprès d’Arthur Ignatius Keller et Frank Vincent DuMond, se lie d’amitié avec Clarence K. Chatterton.

1901
Il change de filière au sein de l’école et intègre les beaux-arts. La formation est antiacadémique : le dessin et la couleur sont enseignés simultanément et à partir de modèles vivants.

1902
Hopper a un nouveau professeur qui exercera une grande influence sur son travail : Robert Henri (qui avait étudié à Philadelphie et en Europe). Il se détourne de la nature morte promue par Chase, pour s’adonner au portrait et à l’autoportrait.

1903
Hopper obtient le premier prix en peinture et une bourse pour son travail sur le dessin d’après nature. Il illustre des poèmes d’Edgar Allan Poe par une série de dessins à l’encre.

1904
Tout en continuant ses propres études, Edward Hopper est sélectionné pour donner des cours de dessin, peinture, gravure et composition à la New York School of Art.

1905
Hopper est engagé à mi-temps comme illustrateur chez C.C. Phillips and Company, une agence de publicité new-yorkaise.

1906
Durant son premier voyage en Europe à l’automne, Hopper passe la majeure partie de son temps à Paris. Il renonce à la palette sombre que partagent la plupart des étudiants de Henri pour adopter la technique de l’impressionnisme (il étudie particulièrement les oeuvres de Camille Pissarro, Auguste Renoir, Alfred Sisley).

1908
Hopper s’installe à New York où il peint pendant son temps libre. Robert Henri poursuit sa croisade en faveur d’un art national américain, indépendant des modèles européens. Hopper renonce aux sujets français, au profit d’images de la modernité américaine : trains, bateaux, lieux de spectacles populaires.

1909
De mars à août, Hopper effectue un deuxième séjour à Paris, résidant à nouveau dans le Quartier latin. Il retrouve ses amis américains Patrick Henry Bruce, Oliver N. Chaffee et Walter Pach. Il peint en plein air, sur les quais de Seine notamment, se libérant progressivement de la facture impressionniste.

1913
Hopper réalise sa première vente : Sailing. Ce premier achat inaugure un livre de comptes qu’il tiendra systématiquement sa vie durant. Mort de son père le 18 septembre à Nyack. En décembre, Hopper s’installe à Greenwich Village. Il y vivra et y travaillera jusqu’à la fin de ses jours.

1915
Hopper commence à pratiquer la gravure une technique à laquelle il s’adonnera jusqu’en 1923. Ses sujets sont réalistes ou imaginaires (inspirés par ses lectures). Soir Bleu son oeuvre la plus ambitieuse à ce jour (par son sujet, son format), est ignorée par la critique. Hopper se détourne des sujets français (tout en continuant à y avoir recours en gravure). Le titre Soir Bleu est inspiré du poème «Sensation » (1870) d’Arthur Rimbaud.

1917
Hopper étudie les collections de gravures du Metropolitan Museum of Art ; il admire particulièrement celles de Francisco Goya et de Charles Méryon, un artiste dont il louera longtemps le caractère «romantique » de ses lumières.

1920
Première exposition personnelle consacrée à Hopper au Whitney Studio Club, où il présente seize toiles, parmi lesquelles onze réalisées à Paris. Aucune de ces oeuvres n’étant vendue, Hopper reste financièrement dépendant de son travail d’illustrateur. La notoriété que lui valent ses gravures continue à se développer ; son intérêt pour l’architecture est remarqué dans la presse (Summer Twilight).

1923
Hopper met un terme à sa pratique de la gravure (il reviendra brièvement à cette technique en 1928).

1924
9 juillet : Edward Hopper et Josephine Verstille Nivison se marient à l’église évangélique de West Sixteenth Street, à New York.

1925
Plusieurs musées procèdent à l’acquisition d’oeuvres de Hopper : la gravure Night Shadows (1921) intègre les collections du British Museum de Londres ; quinze gravures celles du Metropolitan Museum of Art de New York. Hopper, dont les oeuvres lui fournissent désormais un revenu suffisant, peut se dispenser de son activité d’illustrateur. Hopper peint House by the Railroad, souvent célébré comme le premier tableau de la maturité. La maison au toit mansardé, de style «Second Empire américain », est typique des bâtiments érigés au temps de la guerre de Sécession (sous le gouvernement Garfield). La puissance mystérieuse de cette image inspirera à Alfred Hitchcock la maison hantée de son film Psychose.

1926
Cette année est une des plus prolifiques dans l’oeuvre de Hopper, dont le catalogue raisonné ne compte que cent peintures réalisées entre 1924 et 1966, date de son dernier tableau.

1928
Nouveaux sujets new-yorkais avec From Williamsburg Bridge et Manhattan Bridge Loop.

1930
Le collectionneur Stephen C. Clark fait don de House by the Railroad (1925) au Museum of Modern Art de New York, faisant de Hopper le premier artiste de la collection permanente du musée. Hopper peint Early Sunday Morning, initialement intitulé Seventh Avenue Shops. La même année, Early Sunday Morning est acquis par Juliana Force pour le nouveau Whitney Museum of American Art qui se crée à New York. Hopper achève son autoportrait débuté en 1925.

1931
Mêlant ses souvenirs de la peinture de Degas et ceux des dessins de Jean-Louis Forain, Hopper peint Hotel Room, dans lequel une figure solitaire assise sur un lit consulte un annuaire ferroviaire. Guy Pène du Bois écrit une monographie.

1933
En juin, Jo commence à tenir un journal intime. Novembre-décembre : première rétrospective au Museum of Modern Art de New York. Hopper est le troisième artiste américain à recevoir cet honneur après Max Weber et Maurice Sterne.

1935
Hopper peint House at Dusk. Il obtient la Temple Gold Medal de la Pennsylvania Academy of Fine Arts.

1939
À Central Park, il réalise une série de croquis en vue de Bridle Path. Au cours de l’été, il peint Cape Cod Evening et Ground Swell. Ces trois tableaux constituent une forme de triptyque, annonciateur des périls qui menacent l’Europe et bientôt le monde.

1940
Hopper lit Paul Valéry. Il peint Office at Night, inspiré par ses trajets dans le métro new-yorkais et par les tableaux américains d’Edgar Degas.

1942
S’inspirant d’un restaurant de Greenwich Avenue, du Café de nuit (1888) de Vincent Van Gogh, des films de gangsters des années 1930 et de la nouvelle The Killers (Les Tueurs, 1927) d’Ernest Hemingway, et peut-être en souvenir de La Ronde de nuit de Rembrandt, découverte des décennies plus tôt à Amsterdam, Hopper peint Nighthawks.

1943
Hopper peint Hotel Lobby et Summertime. Le Museum of Modern Art de New York achète Gas.

1949
Hopper peint une scène dans un appartement de Broadway digne des films noirs : Conference at Night. Reflet de la paranoïa qui règne aux États-Unis, le collectionneur Stephen Clark retourne le tableau exposé à la Rehn Gallery, suspectant dans l’oeuvre la représentation d’un complot communiste.

1950
Février-mars : rétrospective au Whitney Museum of American Art, à New York, organisée par Lloyd Goodrich. De nouveau hospitalisé, Hopper ne peut assister au vernissage. Après New York, l’exposition est reprise au Museum of Fine Arts de Boston.

1955
Fin mai : il obtient la médaille d’or du National Institute of Arts and Letters pour son oeuvre peint.

1959
À Truro durant l’été, Hopper peint Excursion into Philosophy ; le livre ouvert sur le canapé est présenté par les exégètes de l’oeuvre comme étant Le Banquet de Platon.

1962
Hopper peint New York Office.

1963
Hopper peint Sun in an Empty Room.

1965
Hopper peint son dernier tableau, Two Comedians.

1966
Edward et Jo Hopper sont hospitalisés pendant de longues périodes.

1967
15 mai : Hopper meurt à l’âge de quatre-vingt-quatre ans dans son atelier de Washington Square.

1970
Les héritiers des Hopper lèguent un certain nombre d’oeuvres (The Hopper Bequest) et d’éléments d’archives, tels que les carnets détaillés de Hopper, au Whitney Museum of American Art.

Grand Palais entrée Champs-Elysées

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