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Dak’Art la Biennale de l’Art Africain Contemporain

Dak'Art - La Cité Bleu à Dakar

Dak’Art palmarès 2016 : Limoud Youssef (Egypte): Grand Prix du Chef de l’Etat / Modupeola Fadugba (Nigeria) : Prix du Ministère de la Culture et de la Communication / Arebenor Bassène (Sénégal) : Prix Uemoa / Sammi Baloji (République démocratique du Congo)

La Biennale de l’Art Africain Contemporain de Dakar au Sénégal intitulée Dak’Art est une des principales manifestations sur le continent africain à consacrer exclusivement sa sélection aux artistes vivant sur et hors du continent. Doyenne des biennales d’art contemporain sur le continent, un jour avant le vernissage, le secrétaire général de la manifestation, Mahmadou Rassouloulaye Seydi a déclaré « Cette 12e biennale est une véritable opération commando. » Si cette 12e édition de Dak’Art se termine demain, tout sera fait pour que la 13e édition ait bien lieu en 2018. En attendant cette date, la Biennale s’exporte en Suisse, du 10 juin au 18 septembre 2016. En dix lieux d’exposition, la ville de Martigny présentera ainsi plus de 30 artistes ayant été exposés à Dakar. De retour de cette belle et grande manifestation, j’ai mis en forme et en images toutes les rencontres que j’ai faites tout au long de ma ballade dans l’imaginaire africain.

La multitude des vernissages a débuté par celui de l’exposition internationale « Réenchantement » à l’ancien Palais de justice, bâtiment des années 50, désaffecté et transformé pour la cause par le commissaire de la Biennale Simon Njami.

«Je savais que c’était un challenge. J’ai obtenu cet espace, la Cour de justice, qui était une condition sine qua non. Je voulais casser avec la routine et disposer d’un vrai espace contemporain. Ce lieu, qui était fermé depuis vingt ans, existe soudain dans toutes les têtes, au point que l’administration se pose la question d’en faire un musée d’art contemporain. C’est ici qu’avait eu lieu le volet “art contemporain” du premier Festival des arts nègres de 1966. »

Simon Njami, commissaire de l’exposition internationale de la 12e Biennale de Dak’Art, co-fondateur de la Revue Noire. L’ampleur de l’espace et la poésie de la ruine à peine réhabilitée offre un beau moment de circulation entre ombres et lumières à travers les colonnes du Palais. On déplore toutefois la désorganisation et le manque d’informations aux sujets des oeuvres. Seuls les artistes présents assurent à répétition le travail de se dire et de se redire sans pouvoir se rendre disponibles à tous.

Si le thème de cette 12e biennale est « Art africain contemporain et esthétique de la translation« , la phrase qui accueille le visiteur à l’entrée du bâtiment « La cité dans le jour bleu » (on préfère !) est empruntée à Léopold Sédar Senghor, extraite du poème ô Guélowar, qui fut écrit lors de son emprisonnement au camp d’Amiens en juin 1940.

Guélowâr !

Nous t’avons écouté, nous t’avons entendu avec les oreilles de notre coeur.
Lumineuse, ta voix a éclaté dans la nuit de notre prison
Comme celle du Seigneur de la brousse, et quel frisson a parcouru l’onde de notre échine courbe !

Nous sommes des petits d’oiseaux tombés du nid, des corps privés d’espoir et qui se fanent
Des fauves aux griffes rognées, des soldats désarmés, des hommes nus.
Et nous voilà tout gourds et gauches comme des aveugles sans mains.
Les plus purs d’entre nous sont morts : ils n’ont pu avaler le pain de honte.
Et nous voilà pris dans les rets, livrés à la barbarie des civilisés
Exterminés comme des phacochères. Gloire aux tanks et gloire aux avions !
Nous avons cherché un appui, qui croulait comme le sable des dunes
Des chefs, et ils étaient absents, des compagnons, ils ne nous reconnaissaient plus
Et nous ne reconnaissions plus la France.
Dans la nuit nous avons crié notre détresse. Pas une voix n’a répondu.
Les princes de l’Église se sont tus, les hommes d’État ont clamé la magnanimité des hyènes
« Il s’agit bien du nègre ! il s’agit bien de l’homme ! non I quand il s’agit de l’Europe. »
Guélowâr !
Ta voix nous dit l’honneur l’espoir et le combat, et ses ailes s’agitent dans notre poitrine
Ta voix nous dit la République, que nous dresserons la Cité dans le jour bleu
Dans l’égalité des peuples fraternels. Et nous nous répondons : « Présents, ô Guélowâr ! »

Léopold Sédar Senghor

Palais de Justice à Dakar

Sous l’égide du cri d’espoir du poète, une soixantaine d’artistes ont déployé leurs oeuvres sur deux étages : installations, peintures, sculptures, et vidéo. Une fois franchie l’entrée on est frappé par l’impact visuel de l’ installation de l’artiste nigérian Folakunle Oshun.

Intitulée United Nations of Jollof, raccourci de l’ installation Wolof/Jollof exposé par l’artiste au National Museum de Lagos en 2015 : 15 pots bleus disposés en rang représentent les Etats membres d’ECOWA et leur alignement politique. Ces imaginaires Nations Unies de Jollof (allusion au riz du même nom) permettraient la pacification de la zone entre Etats d’ Afrique de l’Ouest, se défaisant du jeu politique des forces extérieures… L’accent est donné. Oeuvres engagées pour la plupart ou oeuvres de questionnement si ce n’est d’affirmation.

Folakunle Oshun

Folakunle Oshun

Au delà, la suspension faite de sacs plastiques éclairés au néon et encerclés de fil de fer, de Nabil Boutros (Egypte), vogue entre les piliers. L’artiste, également connu pour sa démarche critique, ironise en titrant Un Rêve.

Nabil Boutros

Nabil Boutros

Deux grandes installations au rez de chaussée, dont celle très remarquée de l’artiste Camerounais Bili Bidjocka dans ce qui était la salle d’audience du Palais. L’artiste l’a recouverte de terre, matériau dont il s’est aussi servi pour pocher les murs de mots qui résonnent tels que « Révolution » ou encore « Ceci n’est pas mon corps, vous ne pouvez pas le consommer »… retournement de la cène christique ancrée dans la poussière africaine.

Bili Bidjocka

Bili Bidjocka

Non loin, l’ installation de Fabrice Monteiro (belgo-béninois) « Ceci n’est pas un phoenix » dénonce le faste des régimes dictatoriaux corrompus, allusion aux présidences africaines indétrônables ».

Fabrice Monteiro

Fabrice Monteiro

Pour le Sénégal, l’artiste Ndoye Douts présente une grande toile de 600 pièces de cubes de 10cm/10. qui traite de manière accumulée les informations du monde. « Ce sont des mots qui me parlent après lecture d’un journal. Et j’ai utilisé les langues du monde en découpant des informations en général que j’ai regroupées sur un fond bleu ». On peut lire en le parcourant « Regard vers l’avenir » ou encore « VIVE la VIE« .

Fabrice Monteiro

Fabrice Monteiro

Henri Sagna

Henri Sagna

Autre sénégalais, Henri Sagna, fait cohabiter de manière graphique les insignes des religions en un damier noir et blanc. Belle réalisation plastique de l’artiste connu par ailleurs pour ses gigantesques figures de moustiques qui questionnent le thème récurrent dans son oeuvre de la lutte contre le paludisme, thème que Sagna utilise aussi comme métaphore. « Je passe par les moustiques pour transmettre d’autres messages, je vois l’insecte comme un humain qui pique. L’être peut faire mal, à l’image du moustique« .

Henri Sagna

Henri Sagna

Alexis Peskine

Alexis Peskine

Les oeuvres du jeune français Alexis Peskine qui revendique ses origines multiples(parents franco-russe et afro-brésilien) interrogent la complexité de la diversité diasporique en utilisant installations, image et vidéo de manière éloquente.

Il utilise pour ces portraits-relief des alignements de clous plantés à répétition telle une philosophie.

Alexis Peskine

Alexis Peskine

Ouattara Watts

Ouattara Watts

On aperçoit Ouattara Watts, l’ivoirien de New York, l’ami de Basquiat, présent comme père de cette jeune génération aux héritages multiples. Ses tableaux n’étant pas arrivés, il a accroché une toile venue de chez un collectionneur au titre porteur de Dialogue (2016) et l’a entourée de graffitis, insufflant son énergie créatrice. L’oeuvre picturale de l’artiste inscrite à l’échelle du monde est riche de ses mythologies à la fois intimes et universelles. L’espace du peintre « danse » d’une liberté mûrement acquise.

Un autre ivoirien, le sculpteur Jems Koko Bi, présente une installation intitulée « Racines« , Place du Souvenir, sur la Corniche face à la mer. Il a choisi de traiter ici le thème de l’esclavage, et de commémorer les victimes de la traite négrière. Des têtes noires, sculptées dans le bois, ensuite brûlé, tombent les unes après les autres le long de trois pirogues érigées, jusqu’à s’amonceler sur le sol… Autre manquement à l’organisation, les 3/4 des têtes sculptées n’ont pu être acheminées à temps, ce qui lui valut de devoir les remplacer par des pierres.

Jems Koko Bi

Jems Koko Bi

Jems Koko Bi

Jems Koko Bi

Joel Andrianomearisoa

Joel Andrianomearisoa

Du coté du IN un hommage est rendu à la Revue Noire par Joel Andrianomearisoa, artiste d’origine malgache, dans la salle du Manège de l’Institut Français, sous le titre « La Maison Sentimentale« . Plus de 130 encadrements retracent l’histoire de la Revue et font face aux collages suspendus de papiers blancs… Apparue dans mon champ de vision, une femme à la peau noire portant une blouse aérienne s’inscrit dans l’installation, volontairement faite du contraste des deux « non couleurs ». Elle porte un collier de perles blanches.

On retrouve avec bonheur les artistes de la scène malienne réunis dans le beau cadre du siège d’Eiffage Sénégal : la peinture du jeune Amadou Sanogo, aux compositions faites de larges pans vides, rend la force aux silhouettes des individus de la série des « sans tête ». … d’Elie Théra une ronde humaine magnifie la figure féminine.

Amadou Sanogo

Amadou Sanogo

Abdoulaye Konate

Abdoulaye Konate

Le maître Abdoulaye Konaté s’impose avec ses tableaux textiles, ainsi que le designer Cheik Diallo

Cheik Diallo

Cheik Diallo

Abdou Ouologuem

Abdou Ouologuem

Les oeuvres simples d’Abdou Ouologuem vibrent de leur force.

Quant à la galerie Nationale elle consacre, sous le commissariat de Sylvain Sankalé, une exposition aux artistes sénégalais de la première génération : Amadou Sow, Souleymane Keita, Amadou Ba, Jacob Yacouba, Ibou Diouf, et Issa Samb dit Joe Ouakam, présent avec deux belles toiles des années 80 « Le mouvement des peuples« , et « le Clown ». Alors que dans sa cour, rue jules Ferry, c’est l’artiste d’un art total éphémère qui interpelle.

"Le Mouvement des peuples" Joe Ouakam

Joe Ouakam

Joe Ouakam

Joe Ouakam

On retrouve certains des Anciens au départ de la chaloupe pour Gorée à la Véma galerie avec à leurs côtés le maître du sous verre, Lô Ba (Babacar Lo.

Pour le Sénégal toujours, le OFF présente les dernières toiles de Solly Cissé aux couleurs saturées, réalisées lors de ses séjours en hôpital. Ses oeuvres sont présentées chez le céramiste Mauro Petroni. A Gorée, rencontre avec Gabriel Kenzo Malou, au travail prométeur, dans la solitude de l’ancien atelier de Moustapha Dimé.

Hors Dakar, saluons « Stand Up » exposition internationale qui regroupe les initiatives de trois centres d’art, le Centre d’art contemporain Essaouira, Bandjoun Station (Cameroun) et la Villa Gottfried (Ngaparou, route de M’bour, 70 km de Dakar), où se tient l’exposition, dans une architecture inspirée de celles de Tombouctou.

Les trois directeurs et artistes, Mostafa Romli du Maroc, Mansour Ciss Knanakassy du Sénégal et Barthélémy Toguo du Cameroun s’associent pour un partage de leurs collections permanentes composées d’oeuvres d’Afrique et d’ailleurs. D’où, ce qui peut surprendre et à la fois ravir, comme l’incongruité de découvrir dans ce lieu après les kilomètres jonchés des chantiers de construction de la route de M’bour, des oeuvres intimes de Kiki Smith (Allemagne) datées des années 50, de la collection de Barthélémy Toguo. Beau retournement quand nous sommes tant habitués en Occident à voir les oeuvres du continent africain dans nos galeries et musées.

L’accrochage nous fait passer de la puissance des dessins vaudou de Cyprien Tokoudagba (Bénin), aux conceptions foisonnantes du créateur de modèles en ébénisterie, Gabriel Tegnoto (Cameroun), ou encore à la fragile présence des gouaches de Dalila Alaoui

Dalila Alaoui

Dalila Alaoui

Lo Ba

Lo Ba

Solly Cissé

Solly Cissé
Stand-Up

Gabriel Kenzo Malou

Gabriel Kenzo Malou

Cyprien Tokoudagba

Cyprien Tokoudagba

Gabriel Tegnoto

Gabriel Tegnoto

On entendra ensuite Barthélémy Toguo interwievé par la philosophe Seloua Luste Boulbina au centre d’art « Raw Material » (Dakar).

Après s’être arrêtée devant l’installation de l’artiste Satch Hoyt « Say it Loud », faite de 500 livres emblématiques de la black diaspora surmontés d’un micro qui appelle la libre parole, et invite à chanter le refrain de James Brown « Say it loud, I’m (black) and I’m proud« , le « black » ayant été soustrait pour permettre à tout un chacun de scander son propre refrain.

Barthélémy Toguo contera avec humour son parcours d’artiste de la diaspora, ses exils et apprentissages divers, avec à coeur les notions de passage mais surtout de partage (il emploie l’expression de « giving person »), quand la philosophe rappellera elle la lutte nécessaire contre l’indifférenciation et les périphéries (de citer Walter Benjamin ou Kamel Daoud et son roman Meursault, contre enquête)… L’effervescence événementielle continue à se jouer entre une scène qui tend à rejoindre ou a déjà rejoint l’international « institutionnalisé » et a intégré les codes mondialisés de l’art contemporain (avec parfois les dangers de la standardisation), et la présence heureuse de ceux qui ont puisé suffisamment profondément pour atteindre l’universel sans se perdre sur le chemin, devenus de réels créateurs de « Voix » au sens employé par Malraux, peu importe les média ou les modes… La profusion des lieux d’expositions permettant de parcourir la ville et ses alentours ont donné à voir les emanessences de tous ces possibles.

Photos Dak’Art : Valérie Roger

Satch Hoyt

Satch Hoyt

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